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Comment résiste-t-on à la peur . . . La question hante Fontano parce que cette  émotion  a nourri  son l'histoire personnelle autant que  celle de ses ancêtres. Elle  devient donc ligne artistique et point d'ancrage.  Sur le bitume réunionnais d'abord :  « Ker béton » est née. La compagnie n'a pas un rond mais beaucoup d'ambition. Dont celle  d'accoucher d'un triptyque. 

Syin Zonn

Voici Syin Zonn, ou la genèse de la peur. Le thème de la pièce est  violent. Toujours habité par l'histoire des siens, le jeune auteur rouvre la blessure identitaire. Ce qui revient à orchestrer  son naufrage, face à un public français qui rêve d'oublier.   Il veut parler d'esclavage, on le dit victimaire. La mémoire commune est anesthésiée par un besoin de légèreté. Rêve de nouveauté.  Qu'importe. Folie ou bravade, Fontano s'obstine et rétrograde. « Arrête de nous faire chier avec ça », entend-il dans les coursives de la culture, où on l'avertit d'une probable   déconfiture.   «  Mais si je suis honnête, il faut que je commence par là. Je ne peux pas commencer à trifouiller le monde sans partir de moi. » 

Il retourne aux fers. Robin des Bambous flaire la galère : « Je comprends pas l'intérêt » dit-il à l'issue de la première lecture. Mais  il installe Vincent dans les lieux. Il  a compris l'urgence. 

Chien jaune, dont le titre relève plus de l'album jeunesse que du drame passionnel  s'inscrit pourtant dans un triangle amoureux sulfureux. Un esclave découvre que sa femme le trompe avec le maitre. Il l'emmène en maronnage. À mi-chemin, elle veut retourner  chez l'oppresseur. Le cocu s'enfuit, les chiens aux trousses. Tombe d'une falaise mais ne meurt pas. De là, son effrayante résurrection : avec le cadavre d'un chien, il se fabrique un masque, et revient sur la plantation. Pour  renverser la peur, et l'oppression. 

Tête de cochon

L'accouchement est une fois de plus rocambolesque. Pour sublimer les moyens du bord, Fontano voit grand d'abord. Fasciné par un masque animal du quai Branly, il convoque les talents d'une plasticienne pour fabriquer la pièce maitresse de la mise en scène. Le produit fini conjugue grotesque et niaiserie. Inexploitable. Mais le temps passe. À quelques jours de la première, Vincent  se décarcasse. De boucheries en échoppes porcines, il atterrit chez Viracondin, célèbre charcuterie de la ville. « Je veux des têtes d'animaux morts  » réclame le désespéré. Le vieux charcutier lui en dégotte trois, qui finiront par sécher sur le toit. «  Je crois qu'elles ont fini de pourrir sur scène, sur la tête des acteurs » se marre encore Fontano. C'est qu'il leur en a fait voir bien d'autres. 

Dans la troupe, Jean-Laurent Faubourg, Yaëlle Trulès, Christophe Langromme, Jacques Dehais, Muriel Bénard. Les briscards de la scène contemporaine en sont alors à leur début. Dès la première, Chien jaune vire au baptème du feu. 

Baptème du feu

Elle a lieu à Saint Benoit, pendant le festival Tourné Viré. En plein air, dans l'ancienne gare routière. Il pleut. Prudent,  Robin propose d'annuler. Fontano refuse : «  Si j'annule, je reviens plus ». 

Quelques minutes après le début de la représentation, sur le sol trempé, une comédienne fait une lourde chute. « On était dans une mise en scène très japonisante, avec des mouvements très lents. Quand je l'ai vue s'étaler, je me suis dit : ok c'est mort. C'est foutu. Je viens de tuer quelqu'un. Je vais finir en prison. »

À la place,  advient un moment de grâce. Christophe Langromm soulève la comédienne  et la porte jusqu'au brancard des pompiers. Avec une lenteur étudiée. Sans s'arrêter de dire le texte. Syin Zonn s'achève sans avoir subi une seule interruption,  sous une pluie battante. Dans le public, personne n'a quitté les lieux. 

En sortant, les spectateurs trempés parlent de la pièce mais ne voient plus les artifices de la fiction : « C'était drôle d'écouter les gens parler de cette pièce. C'était redevenu leur histoire. »

Cela conforte l'auteur dans l'idée qu'il faut continuer à disséquer la peur. Après l'oppression, la soumission. Fontano captivé par l'alchimie du couple poursuit son labeur. C'est le tour de  Tambour, qui  ne parle pas d'amour. Mais de terreur. 

À suivre . . .

Propos mis en forme par Zerbinette, avec la précieuse collaboration de Vincent Fontano.

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