Moinsforte

Bongou a envie d'entendre les artistes réunionnais s'exprimer en toute liberté sur les événements présents. L'artiste complète Ann O'aro avait envie d'une tribune libre. Elle y parle de revivre.

Là où beaucoup se désespèrent de cette paralysie et de ce ralentissement, il y a la vie. La vie a repris les rues. Les voisins sortent. Je les croise dans les chemins, là où je marchais toute seule. Nous sommes nombreux à aller chercher le pain à la boulangerie du coin, les fruits et légumes au petit marché d'à côté. Les enfants jouent dehors et ont retrouvé les flaques de pluie dans lesquelles sauter. Voilà la réalité qu'on ne dit pas.

Autour de nous, s'élèvent les barrières. Frontalières des nerfs et du sang.
Ces barrages laissent de la place pour le vivant. Et ils bravent notre confort.

Au front, la colère immense et la détermination. Le cri aphone de ceux qu'on n'entend pas.
Puis la déflagration de ce cri.
Le silence soudain assourdissant.

Et le retour du souffle, de la respiration, de la formulation. Ainsi commencent les comptes-rendus. Et on est rendus là.

À voir. À entendre. À sentir. Brûler ou crier. La chose qui reste au peuple infantilisé, c'est ça.
Et dans ce cri, ce qui grandit n'est pas la violence mais le pouvoir d'être ensemble.
C'est ce que nous avons retrouvé. Le pouvoir d'être nombreux. Et partout, devoir l'accompagner, artistiquement, politiquement, lui rendre émotions et intelligence à ce peuple. Lui tendre l'oreille pour qu'il puisse y articuler nos intentions, notre volonté.

Après les nerfs, il va nous falloir grandir et faire grandir les gens qui nous gouvernent. Reprendre la barre de ce bateau dont le gouvernail grince, s'occuper du mât et des voiles en apprenant le vrai sens du vent. En apprenant la responsabilité personnelle et collective. En apprenant du cri qu'il sait aussi se muer en silence pour faire plus de bruit.

Des actions quotidiennes et précises suffisent à rendre le système caduque. La meilleure arme démocratique reste financière et éducative. Nos choix actés de façon claire imposeront le rythme aux dirigeants.
Nous avançons. La première leçon est d'apprendre à hurler. Nous nous indignons.

La seconde est de redevenir tous humains, ni bourreaux, ni victimes, mais humains et responsables. Se placer vers l'avenir, regarder devant nous et agir sur les petites choses sur lesquelles on a un impact direct. Au fur et à mesure, le pouvoir appelle le pouvoir, nous pourrons agir sur de plus en plus de choses.

Bien sûr que nous sommes tentés de parler de la nuit, du feu et de la poudre. De la violence, de la peur de l'autre, de l'excitation et de la fascination de ces feux. Et que l'on y  croie ou pas, tout le monde a envie de jouer. De rire de ce grand rire incontrôlable qui isole ceux qui n'ont plus rien. De jouer à l'apocalypse et à Mad Max. Le jeu et l'art ont en commun de nous faire réfléchir, nous mettre à distance de notre douleur. Pour jouer avec elle. Construire et déconstruire. Faire avec ce qui est. Et gagner en liberté face à nos manques.

Nous jouons. Ensemble.
Ainsi commence toute éducation. Par le jeu.

Quant à ces coups de cocktails et de casse, nous avons dépassé la barrière de l'amoralité, de l'illégalité, abrogé tout contrôle sur nous-mêmes.
Oui, la nuit nous dépasse.
Mais dans la profondeur de son brasier, nous avons l'éclat de sa lumière au creux même de la main. Dans nos paumes, peut naître le jour.

Nous sommes encore tentés de parler de la nuit. Mais pour envisager l'Après, parlons plutôt du jour. De la solidarité et de la détermination. Des efforts de communication, de réseautage et de ces rendez-vous qui tiennent, de ces gens qui se relaient et forment un tout avec leur décision. Unis.
Je trouve ça beau.

C'est un mouvement. Peut-être un vrai départ ?

Ann O'aro

Crédit photo Florence Le Guyon

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