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Le chorégraphe réunionnais Jérôme Brabant ne nous baigne jamais deux fois dans le même fleuve. D'humeur baroque pour accompagner les New Gravity vers un Free Run classieux, ou américanisé dans A Taste of Ted, un duo raffiné  ;  le doué trublion  n'a pas peur. Dans sa dernière création, fini les danseurs. Outrée, je crie au leurre.  Pour Bongou, il a réponse à  tout. 

En 2015, tu fais travailler une quinzaine de gosses dans Emergency. En 2017, on te retrouve en duo avec Maud Pizon dans A Taste of Ted. En 2018, dans Spectres, tu fais disparaitre les danseurs du plateau. C'est si pénible que ça de diriger des danseurs ? 

(rires) Non, c'est juste que parfois j'ai envie de disparaitre. Non ce n'est pas pénible de diriger des danseurs mais j'ai envie de faire danser d'autres interprètes.  Il n'y a pas que les humains qui peuvent danser. La fumée, la lumière, l'imaginaire des spectateurs, les objets... Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment faire travailler l'imaginaire du spectateur pour que lui puisse s'imaginer certaines danses. Je n'aime pas le prêt-à-penser. Je veux solliciter sa pensée, et ne pas lui donner tout à voir.

Mais c'est inconfortable pour le spectateur...

Non, c'est bien de stimuler l'esprit, c'est peut-être un peu le rôle des artistes non ?

Bon d'accord mais une chorégraphie sans danseurs interroge forcément les limites de ton art, non?

Y'a pas de limites !  «  The world is not enough » C'est dans James Bond. (rires) Je n'aime pas cette histoire de limites. Par exemple, si j'aime travailler avec la fumée c'est justement parce que les contours sont difficiles à gérer. Il y a toujours des aléatoires. C'est une matière qu'on ne peut pas contrôler. C'est toujours différent. Ça me déplace à chaque fois. Chaque jour la pièce n'est jamais comme je veux. J'ai beau commander, être le chorégraphe, je me fais mater par la fumée. Idem pour le tissu. Il faut faire corps avec. L'idée de supprimer les danseurs, c'est hard. Ça vient de la création précédente : pour A Taste of Ted, avec Maud Pizon, on a d'abord fantasmé ces danses. Je les faisais vivre autrement dans ma tête. On touche à l'essence de la danse là.  C'est cette impression que j'essaie de retrouver. Cette frustration, cette excitation dans l'attente...

 D'où vient cette envie d'intégrer le travail d'une plasticienne dans ta création? (Gabrielle Manglou N.D.L.R.)

J'aime beaucoup l'univers de Gabrielle Manglou, d'ailleurs,  nos univers communiquent. En particulier son travail sur les paysages, l'identité créole, la représentation de l'exotisme et du colonialisme. Avec le colonialisme, on nous a éduqués d'une certaine façon, et ce n'est pas ce vers quoi on serait allés spontanément. Il y a un côté fabrication artisanale dans nos démarches.  Nous cherchons tous deux des espaces de liberté. Par ailleurs,  Gabrielle met les objets en scène. Elle scénographie. C'est une façon de déplacer le public, donc quelque part de danser. Je voulais qu'elle m'accompagne sur l'écriture, la construction et le sens de la pièce. J'ajoute qu'outre Gabrielle Manglou,  j'ai la chance de travailler avec une équipe de choc, avec un David Fourdrinoy à la création musicale et la grande Françoise Michel pour la créa lumières. Ce qui n'est pas rien.

Tu dis que tu as eu l'idée de Spectres au MOMA, en voyant une exposition sur les Freak show : qu'est-ce qui t'a attiré dans cet univers ?

Gita la femme sans corps. Crédit photo Jérôme Brabant.

Le côté monstrueux. Ma mère a été femme sans corps quand elle était plus jeune à la Réunion, dans les foires. Elle me l'a raconté. Une photo dans mon enfance m'a beaucoup marquée : celle d'une table où on voit la tête d'une femme posée. Je me suis toujours dit que c'était extraordinaire de vouloir faire ça. L'expo du MOMA portait sur les spirit célèbres ; les médium qui parlent avec le monde de l'au-delà. Le grain des photos m'a beaucoup plus. Elles datent du 19ème siècle. Or Gabrielle est très forte dans les nuances de couleurs. J'ai senti que quelque chose était en train de se tramer. Il y a eu, suite à cette imprégnation photographique, une espèce d'excitation qui est devenue comme une obsession. Et puis le côté charlatan me plait. Dans le Freak show, on cherche aussi à vendre du rêve. J'aime l'idée de faire de la magie avec peu de choses. Je cherche l'artisanal. C'est très réunionnais je crois, on a toujours eu l'habitude de faire avec ce qu'on a. Je viens d'un milieu artisanal, les femmes dans ma famille faisaient de la couture, de la pâtisserie.  

Donc, Spectres, c'est du fait main ?

Oui plein de choses sont faites à la main, la lumière d'abord. C'est un métier très manuel. Et puis la trame de la pièce. La technologie est limitée. Je veux produire de l'irréel et du raffiné sans avoir une technologie poussée. Comme un cari réunionnais. (rires) C'est simple, mais c'est bon!

Spectres est un spectacle plutôt conçu pour une petite jauge, pourquoi?

Parce que c'est intime. J'ai envie que le spectateur soit emporté par la proposition. Rien que visuellement, il faut qu'il puisse voir les détails. Et quand  les gens sont moins nombreux, une connexion peut s'établir entre eux. Ça aussi c'est important.

Tes deux précédents spectacles n'étaient pas dépourvus d'humour. Qu'en est-il pour ton petit dernier ?

Oui l'humour est présent. La pièce parle de déclinaisons de couleurs, d'émotions. Donc le rire en fait partie. À La Réunion, les histoires autour des esprits sont très présentes. On te les raconte avec beaucoup de sérieux. Moi j'ai décidé d'en rire. Des années plus tard je trouve ça drôle. 

Tu fais une visite à New York, et tu ponds deux spectacles. Es-tu tombé amoureux de la grosse pomme ?

Oui. Parce que ça fourmille ! Il y a une énergie extraordinaire là-bas. Tout est possible. Ce n'est pas pour rien que Spectres y est né. C'est une terre d'artistes. Quand je suis arrivé là-bas je me suis dit c'est aussi chez moi ! 

Ah oui... quand même. Cette passion pour New York, de la part de quelqu'un qui aime l'artisanat... 

Oui parfaitement, mais La Réunion et New York se ressemblent : ce sont des gens qui ont créé leur société, qui ont dû s'adapter à un nouveau territoire. Idem pour la langue.

Et l'américain c'est un créole anglais  tant qu'on y est ? 

Eh bien oui. (rires) Ah ! c'est drôle mais il y a aussi cette notion de métissage à New York. C'est une terre d'expérimentation. 

Le spectacle sort les 15 et 16 novembre au CDOI. À quel moment sais-tu que ta chorégraphie est prête ?

Quand il y a de la fluidité dans l'enchaînement de chaque scène. Quand les transitions marchent bien. C'est ça qui est très important. L'entre deux. Comment on passe d'une scène à l'autre. Quand je regarde un filage, je vois le chemin que le spectateur pourrait faire dans la pièce. Il faut que ça l'amène quelque part. On revient à la question du déplacement. Si je n'ai pas décroché du début à la fin, c'est que c'est bon.

Ce qui a été le plus difficile à mettre en place pour toi dans Spectres ? 

Imaginer des formes scéniques puisqu'il n'y a pas de danseurs. Comment articuler le sens et la forme de chaque scène ? Qu'est-ce que je veux dire avec ça? La danse n'est pas où on pense qu'elle est. On peut faire du merveilleux avec peu de choses, mais c'est difficile. On veut toujours en mettre trop. Less is more.

Tu me parles de la bande son ?

Je cherchais à faire des apparitions fantomatiques. Le son en fait partie. On a travaillé sur des bribes de structures musicales : plusieurs styles finissent par devenir un seul à la fin. J'essaie de proposer un monde musical désorganisé et tout prend sens à la fin. Au début, le chemin peut ne pas sembler clair. Cette pièce pourrait être un accompagnement d'une personne vers la mort. La mort est une expérience très partagée mais on n'en parle pas. Il y a peut-être une forme scénique pour exprimer ce départ. Quelque chose de l'ordre de l'acceptation. Mes expériences sont de la nourriture pour mes projets.

Ta prochaine création ? 

J'ai commencé une prochaine pièce qui s'appelle Gaelle. C'est une fois de plus cette fameuse photo de Gita la femme ans corps de mon enfance qui m'a inspiré. Mais pas seulement. C'est un projet chorégraphique avec Gaelle Florack. Une femme transgenre de 59 ans qui milite pour le droit des transsexuels. Je la fais danser. Et au fait, on va être 7 sur le plateau tu vois...   (œil goguenard de Brabant en ma direction). J'aime la douce radicalité. Comme elle n'est pas du tout danseuse Gaelle, c'est aussi le défi. 

Et pour terminer, c'est quoi pour toi le bon goût ?

Celui qu'on s'impose. Accepter ses propres goûts, c'est déjà bien.

C'est la fin de l'interview. Brabant a le droit de s'inventer une question.

 Au fait Jérôme Brabant, tu crois aux fantômes ?

Je crois à mon propre fantôme quand j'essaie de disparaitre. 

Viens voir Spectres au CDOI les 15 et 16 novembre à 19 heures.

Garanti sans danseurs, mais à mon avis largement à la hauteur.

 

Propos mis en forme par Zerbinette avec la précieuse collaboration de Jérôme Brabant.

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