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Comme sur la Croisette, l'enfance et la filiation étaient à l'honneur hier soir à La Cerise lors de la soirée courts-métrages consacrée à la promotion du travail des réalisatrices de l'océan Indien.

Le Festival Z'étOIles, en partenariat avec l'association femmes 974 est une excellente initiative doublement séduisante. Il s'agit de montrer des films réalisés par des femmes, quand on sait la difficulté qu'il y a encore pour celles-ci à accéder à la profession : 23% des réalisateurs seulement sont des réalisatrices en France, un coup de projecteur sur leur créativité dans la zone Océan Indien est bienvenu. Un festival original aussi puisqu'il permet de mettre en valeur un pan souvent invisible et minoré de la création cinématographique, à savoir le court-métrage. C'est donc avec un enthousiasme non dissimulé que j'aborde cette soirée de lancement. La sélection est riche : 10 courts-métrages de Madagascar, Maurice et La Réunion, une variété dans les genres représentés : fiction, documentaire, film expérimental sont à l'affiche.

La première déception ne tarde pas à se faire jour : certaines des réalisatrices sont présentes et se prêtent au jeu d'introduire leur film, d'autres absentes, ne seront pas ou peu mises en avant. Si le film peut suffire à lui-même, il n'est jamais inintéressant de l'entourer d'un minimum de matière, surtout lorsqu'il s'agit de mettre en valeur un travail ignoré du plus grand nombre. On s'attendait certes à mettre des visages sur des noms, mais aussi peut-être à savoir d'où venaient ces femmes, quels étaient leurs parcours et l'orientation de leur travail, comment et pourquoi les films avaient été choisis, quelle vie avait été la leur sur différentes programmations en festivals, comment ils avaient été accueillis. Certaines de ces questions ont pu être abordées lors de courts échanges avec le public, mais on regrette qu'une présentation générale plus équilibrée et étoffée n'ait pas été envisagée par les organisatrices, on reste sur notre faim.

Autre sujet épineux, la sélection parfois inégale en qualité. Si certains films correspondent à ce qu'on est en droit d'attendre d'un film de cinéma, d'autres font, disons, davantage montre d'amateurisme.

Sans s'attarder sur les réserves, saluons donc les belles découvertes de la soirée.

D'abord le documentaire d'Eva et Nantenaina Lova, Lakana (2017), premier à être projeté, qui nous embarque vers Madagascar chez un petit garçon, Kenji, dont la maman confectionne des objets en raphia.

On suivra l'initiation du garçon à la fabrication d'un jouet, une pirogue à balancier en raphia. On a connu Eva et Nantenaina Lova lors de la projection de leur très beau film : Ady Gasy, au FIFAI 2014. Eva est productrice et Nantenaina, réalisateur. On retrouve la passion de filmer la main à l'ouvrage et de valoriser le savoir-faire et l'ingéniosité de l'artisanat malgache. Le court-métrage enjoué et malicieux, à l'image de son petit protagoniste, mêle l'animation et les images réelles pour en faire un film éducatif à la portée de grands et petits. Il appartient à un projet d'ensemble du couple qui consiste à faire découvrir, transmettre et conserver la mémoire de la fabrication des différents jouets à Madagascar. Un remède contre la morosité et le misérabilisme.

Toujours la grande île avec un passionnant documentaire sur le culte des ancêtres, réalisé par Maminihaina Rakotonirina, Longue vie aux morts (2015).

On y découvre Marie, guérisseuse et gardienne de sépulture royale, que l'on suit dans son quotidien. Elle nous explique ses dons et la manière dont elle a été choisie pour intercéder entre les vivants et les esprits. Si l'on assiste à la prise de possession d'une visiteuse, ou à la cérémonie du retournement des morts, le documentaire vaut plus par sa portée humaine qu'ethnologique. Marie la gardienne, ou le fidèle qui vient se recueillir et explique combien les ancêtres règlent sa vie et interviennent dans chacune des actions et décisions prises, incarnent autant de portraits vivants qui nous permettent de quitter le regard de simple observateur et d'entrer en contact avec la spiritualité et les croyances traditionnelles. Une plongée captivante dans un univers parallèle pas si lointain.

On change d'île pour se retrouver à l'île Maurice avec La Leçon d'anglais (2013) de Sophie Robert, court-métrage présenté au FIFAI en 2014.

Lakshmi et son mari veulent quitter Maurice, ils sont refoulés car ils ne savent pas parler anglais. Sur une action simple et resserrée qui fait souvent défaut aux apprentis réalisateurs et réalisatrices de courts-métrages, Sophie Robert dessine un portrait de femme maîtrisé, attachant et sensible. La photographie transforme les intérieurs misérables par un art de la lumière et de la composition, les jeux de couleurs éclatantes et les clairs-obscurs contribuent à mettre en valeur le personnage féminin empreint de douceur et de détermination. Pas de facilité ou de manichéisme dans les relations entre les personnages, la complexité des situations est traitée sans détours, non sans humour quand il s'agit de dépeindre la morgue d'une employée chargée de collecter les dossiers pour l'émigration, l'ineffable Mme Bilal, cerbère et passeur, ou quand Lakshmi, enjôleuse et déterminée, vend son savoir-faire et ses qualités à sa future patronne, dans un dialogue truculent. Un film soigné et touchant, qui réussit à rendre hommage à la dignité de ses personnages grâce à la justesse du regard porté et à la sobriété de la mise en scène.

Le coup de cœur revient incontestablement au film d'Erika Etangsalé, Seuls les poissons morts suivent le courant, (2012).

Présenté comme un film de fin d'études par la réalisatrice réunionnaise diplômée de l'ILOI, le court-métrage s'intéresse au destin d'un homme qui a quitté La Réunion dans sa jeunesse pour suivre une formation en métropole dans le cadre d'un programme du Bumidom. À partir d'un sujet dense et ambitieux, qui s'applique à retracer le déracinement d'un être, le film dispose habilement les éléments de la fiction dès les premières images et développe le récit avec un art maîtrisé de la narration qui échappe à la linéarité : c'est avant tout une aventure intérieure qui nous est contée. La voix off nous permet d'entrer dans un personnage replié sur lui-même, incapable de communiquer autrement que par éclats. D'abord racontée par son fils, l'histoire de cette lutte contre un destin dicté par d'autres, sera aussi celle de la reconquête d'une parole propre et de la résurgence de la mémoire et de l'identité confisquée. La tension subie par le personnage est brillamment mise en scène à travers les espaces tour à tour fantasmés du pays et désenchantés du morne quotidien de l'exilé. Ici, personnages et cinéma trouvent leur objet commun qui est de raconter pour transmettre. Porté par des acteurs impeccables tels que Kristof Langromme et Vincent Fontano, le court-métrage permet de fonder un réel espoir sur le talent de la jeune réalisatrice.

Enfin, il faut signaler l'audace de la programmation, dans laquelle, une fois n'est pas coutume, on a pu visionner un court-métrage expérimental de la plasticienne et vidéaste Mathilde Néri, Deux vérités mortes. L'objet visuel sort des sentiers battus de la fiction pour proposer une expérience sensorielle envoûtante qui entrelace les motifs visuels et sonores. Pas banal.

Allez, de La Cerise à la Croisette, zétoil i briy.

Anabzl

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