Bongou a envie d'entendre les artistes réunionnais s'exprimer en toute liberté sur La Réunion “d'Après. ” La comédienne et dramaturge Sylvie Espérance a accepté de partager son regard sur les évènements. Sans langue de bois, comme il se doit.

Oulala ! je ne suis ni historienne, ni sociologue, ni politicienne. Je suis une artiste, je m'essaie à un regard poétique sur le monde. C'est sûrement peu adapté pour une analyse sur la situation actuelle, je veux dire une analyse qui pourrait aider au débat, là tout de suite. La poésie ça n'aide pas là tout de suite, ça a besoin de féconder plein d'espaces différents, la poésie ça part dans toutes les directions contradictoires et ça peut être délicat à interpréter dans ces temps échauffés. Voilà, je préfère prévenir.

Sylvie Espérance,  le tragique étant un  matériau de prédilection pour la création, je t'imagine, avec les récents événements à La Réunion, en triste ébullition. . .

Non, pas triste du tout, je suis plutôt curieuse.  Qu'est-ce que ça va donner tout ça ? Pourra-t-on développer – c'est-à-dire penser, structurer- des espaces de débats et de pensées ainsi qu'une action derrière ? Une pensée en action, c'est à dire en fait une politique dans le sens noble du terme.  Pour une fois que ça se voit la colère ! En fait, elle a toujours été là mais elle ne savait plus vers qui elle était tournée. Elle s'est transformée en vinaigre réactionnaire et communautaire. L'ennemi véritable n'était pas visible par le peuple et puis, à un moment il ne pouvait plus le voir. Aujourd'hui, les évènements permettent  à la population dans la rue de le nommer cet ennemi : il s'agit du capitalisme. Mais il est inscrit aussi en nous, y a du boulot à toutes les échelles. 

Ce qui est bien c'est que plus on identifie l'ennemi, plus il meurt en quelque sorte. C'est à nous de commencer à construire sur les ruines du capitalisme. Tout de suite, il est temps, je crois. 

En tant qu'auteure impliquée sur le territoire réunionnais, penses-tu que l'écriture dramaturgique soit encore une arme démocratique ?

D'abord, je n'ai écrit qu'une seule pièce, faut se calmer ! (rires) ! Ensuite, je n'écris pas pour la démocratie, j'écris pour le débat intérieur. Je n'écris pas pour faire avancer le schmilblick, j'écris pour dérouler un chaos, pour tracer des lignes vers un infini, pour nommer des phénomènes intérieurs subjectifs intimes et peut-être universels. C'est à l'intérieur de soi que se fait le vrai débat démocratique peut-être, il est là le vrai fait politique pour moi. Il n'a pas de prétention pour les autres, c'est ma révolution à moi, une sorte d'engagement, de posture au monde. Il peut être aussi poétique. C'est en écrivant Morgabine que je partage ma vision poético-politique du monde. Est-ce que ça aide à la démocratie ? Je crois que ce mot « démocratie » doit être entièrement repensé. On ne sait plus ce que c'est. Ça mange à tous les râteliers la démocratie. Il faut réinventer ce concept, et lui trouver un autre nom, et une autre échelle d'application. C'est, je crois, en faisant différemment au quotidien qu'on va trouver cet autre nom. Et il y a moyen qu'il ne soit pas totalement étranger à la démocratie des Grecs Anciens et à la philosophie des Lumières. C'est d'abord un engagement. Par exemple, pour moi, faire des ateliers avec les élèves, c'est d'abord une rencontre, c'est essayer d'instaurer un rapport en dehors du système scolaire, d'échanger avec eux une pensée profonde, en dehors de la morale et du bien-pensant. Ce n'est pas si facile, on est tous lobotomisés, moi comme eux, il y a une paresse à secouer.   

Tu as grandi à La Réunion, as-tu observé comme on l'entend dans les médias en ce moment une montée de la violence et de l'impunité ? 

Non, je ne crois pas qu'il y ait une montée de la violence. Il y a toujours eu violence et impunité. La formation du peuple réunionnais s'est faite sur de la violence, le système esclavagiste. L'impunité s'est inscrite dans notre histoire à partir du moment où il n'y a jamais eu de table ronde citoyenne après l'abolition de l'esclavage. Il n'y a pas eu de rencontre citoyenne entre tous pour dire : « Asseyons-nous à la même table. Pardon ! Nous avons mis une partie de nous-mêmes en esclavage, nous nous sommes terriblement fourvoyés et dégradés, pardon. Nous sommes tous des enfants de la République, donnons-nous la main. » Non, il n'y a pas eu ça après 1848.  Au contraire, les colons ont été indemnisés. C'est une vraie violence et une véritable impunité de la pensée colonialiste. Après ça, un mutisme s'inscrit dans les gènes, peut-être, on n'a pas l'habitude d'exprimer ce qu'il y a à l'intérieur. C'est normal qu'après ça, on a du mal, que la colère monte, faut bien que ça sorte un jour. Elle s'exprime par un mécontentement économique, un manque de pouvoir d'achat. Mais c'est au départ, je crois, un besoin de reconnaissance qui peut expliquer certains dérapages des manifestations actuelles. 

Si l'écriture est une catharsis, de quoi La Réunion d'aujourd'hui devrait-elle se purger ?

La Réunion, comme tous les territoires qui portent une culture, a avant tout besoin de reconnaissance. Il est important qu'on la regarde comme une culture forte, riche, belle. Car l'île n'est pas qu'un passé qui a souffert, elle n'est pas qu'une population en mal du dernier smartphone à la mode. Elle porte une singularité forte, c'est pas donné à tout le monde autant de poésie dans la langue, dans la musique. Si elle doit se purger de quelque chose c'est d'une certaine paresse. Mais cette paresse n'est pas une particularité réunionnaise, c'est le problème de nos sociétés modernes en général. Il y a beaucoup de choses à explorer, à inventer avec audace et humilité. 

Les analyses actuelles de la situation à La Réunion s'inscrivent souvent dans le triangle dramatique de Karpman. En dehors de ce huis-clos entre victime, bourreau et persécuteur, à quel autre modèle aimerais-tu penser, pour La Réunion d'après ?

Oui, sortons de ce schéma mâché et remâché. Ce n'est pas un modèle qui ouvre des perspectives très alléchantes ! Mettons-nous à rêver ! Le rêve comme une nourriture. Voilà ! On manque de cette nourriture-là. On a besoin de beauté, terriblement. C'est une erreur de ne penser que pragmatique, que économique. Il y a dans le vivant un besoin de beauté, c'est aussi indispensable que de manger. Si nous nous mettons à penser un peu décalé, nous pourrions proposer un système (même économique) plus prolifique, et plus physiologique que ce capitalisme rêche et appauvrissant pour nos corps et nos âmes. 

Donc tu crois au pouvoir de la plume quand les gosses brûlent le bitume.

C'est parce qu'on les empêche de rêver, qu'on ne leur donne pas assez de beauté que les gosses brûlent le bitume. C'est une paresse généralisée des dirigeants, leur démission dans la pensée du processus d'éducation et aussi la paresse des parents qui font des gosses à la dérive. C'est très grave. C'est le début de la barbarie. Peut-être que la plume aide à penser ? Le théâtre pour nommer les maux et construire de la beauté, ce peut être un moyen, oui. Entre autres. Car, je crois qu'il nous faut maintenant une convergence de plein de choses. De petites et de grandes choses qui peuvent agir sur le monde. 

Pour terminer, ton regard sur La Réunion d'après ?

On digère l'histoire comme on peut. Il y a eu des ratés. Au niveau de l'intégration ethnique, on ne se débrouille pas si mal à la Réunion. Au niveau de l'intégration sociale c'est plus difficile. A peine sortie de l'esclavage, la Réunion s'est engouffrée dans la course capitalistique, c'est pas facile de tirer son épingle du jeu pour certains. Il y a de grosses disparités sociales.  En bas de l'échelle, il y a les immigrés comoriens. Y a toujours moyen de trouver plus pauvre que soi. 

Je ne sais pas répondre à la question sociale. Il me semble que c'est toujours quand on empêche les jeunes de rêver que les conflits sociaux arrivent. Et rêver pour eux, ce n'est pas leur permettre d'user des paires de Nike sur les trottoirs de leur villes devenues de grandes foires commerciales à l'année. Ce n'est pas ça rêver. C'est criminel cette politique. Oui pour moi c'est criminel car c'est un vide de la pensée et on sait bien où ça mène le vide de la pensée, ça mène à la barbarie. Rêver pour les jeunes, c'est dégrossir, agrandir, affirmer leur singularité. 

Sur le plan culturel, la Réunion est très composite. Ce peut être considéré comme un danger pour son identité. Mais c'est aussi une grande richesse. Reconnaître et apprécier la diversité des Réunionnais c'est participer à l'élaboration de notre identité. Il me semble important de ne pas se crisper sur une idée d'une « identité lontan » car l'identité c'est comme tout, ça évolue sinon ça meurt. 

Pour moi, réunionnaise, cette question de rêver, quoi rêver, comment rêver, c'est poser la question de ma singularité. C'est affirmer ce que j'aime. Qu'est-ce que j'aime, qu'est-ce que j'aime en moi, autour de moi ? Qu'est-ce qui m'amuse ? Qu'est-ce qui construit ma beauté ? La mienne, mes systèmes de pensée, ma propre poésie, mon regard sur le monde, ma musique intérieure. On pourrait penser que ce que je dis ne fait que construire des individualités et rien de collectif mais je ne crois pas. Je crois que si on sait qui on est, on accepte mieux l'autre et sa singularité car on sait que là est la vraie beauté. On peut construire alors le débat démocratique et une intelligence collective. 

Propos recueillis par Zerbinette, avec la précieuse collaboration de Sylvie Espérance

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