00 RONPWIN Aérien

Pardonnez-moi cher ami, vous bloquez le passage.

C'est moi qui vous demande pardon, monsieur, mais c'est naturel : après tout, ceci est un blocage.

J'en conviens. L'ennui, voyez-vous, c'est que vous m'empêchez d'accéder au rond-point suivant, or il serait pratique que je puisse m'y rendre.

Étrange destination, monsieur. Un rond-point, on y passe, on ne s'y rend pas.

De nouveau, je vous rejoins. Mais je viens d'entendre qu'on y circule encore.

Vous souhaitez vous rendre sur un rond-point libre pour le simple plaisir d'y circuler sans entrave ? Ce n'est pas une raison valable, monsieur, je suis contraint de vous retenir ici. Nous ne laissons passer que les urgences.

Permettez-moi de vous détromper : je ne souhaite pas accéder à ce rond-point pour en faire le tour, mais pour le bloquer bien sûr ! Voyez-vous, moi aussi j'aimerais bloquer quelque chose.

Ah, dans ce cas, c'est entendu.

Je suis heureux que nous nous comprenions.

Je veux dire : c'est entendu, vous ne passerez pas.

Voilà qui est fâcheux. Pourquoi donc ?

Si vous bloquez plus haut, vous empêcherez ceux qui descendent d'arriver jusqu'à moi, n'est-ce pas ?

Ma foi oui, ce serait un blocage comme un autre.

Et qui bloquerais-je alors ?

Eh bien, je ne sais pas, ceux qui montent ?

Hors de question : ceci est un blocage total. Nous ne discriminons personne. Si nous bloquons ceux qui montent, il faut que nous bloquions aussi ceux qui descendent. C'est une question d'égalité. Notre mouvement est impartial et apolitique : nous bloquons ceux de droite et ceux de gauche, ceux qui montent et ceux qui descendent, ou nous ne bloquons personne.

Vous êtes donc prêt à prévenir un blocage à l'amont pour mieux bloquer à l'aval ?

Monsieur, j'ignore ce qu'il se passe à Laval, chaque rond-point s'organise comme il peut. Si vous souhaitez faire les règles vous-même, vous n'avez qu'à vous trouver un autre rond-point.

Sauf votre respect cher ami, je crains que nous ne tournions en rond : c'est précisément ce que je voudrais faire, et que vous m'interdisez d'accomplir !

Inutile d'insister, si vous souhaitez bloquer l'amont, je ne vous donnerai pas mon aval.

Dans ce cas, je fais demi-tour.

Impossible, j'en ai peur.

Vous plaisantez ?

Non, je proteste.

Il n'y pas lieu de m'empêcher de circuler, puisque je suis de votre côté !

Un rond-point monsieur, par définition, n'a pas de côté.

L'affaire tourne au ridicule ! Comme vous, je cherche à faire avancer les choses en participant à leur blocage, et vous refusez de me laisser faire machine arrière !

Précisément. Le retour en arrière n'est pas une issue acceptable. D'autant que vous pourriez choisir de bloquer plus bas, m'empêchant de fait de bloquer ceux qui montent. Je ne suis pas dupe.

Dans ce cas, permettez-moi au moins de me joindre à vous.

Tout dépend, cher monsieur, de ce que vous  entendez revendiquer.

Jusqu'à présent, désolé de vous le dire, mais j'entends tout et son contraire. Pas vous ?

Au contraire. Je n'entends pas tout puisque je suis bloqué ici, comme vous le voyez, c'est moi qui souhaite être entendu.

Et que réclamez-vous ?

De meilleures retraites.

Ah mais c'est quelque chose ! Vous m'empêchez de reculer, et voilà que vous demandez plus de retraites ! C'est un contresens ! Sauf votre respect, monsieur, ce n'est pas avec des comportements pareils que nous irons de l'avant sur le plan économique !

Justement, l'économie. Parlons-en !

Quoi maintenant, l'économie ?

Sa marche ne nous convient pas : ce sont toujours les mêmes qu'on roule.

Je suis bien d'accord, monsieur, mais comment comptez-vous faire ?

Sur ce rond-point, nous avons la solution pour stopper la spirale des inégalités.

Et quelle est-elle, je vous prie ?

Nous croyons en l'économie circulaire.

Ah, dans ces conditions, ça change tout, je souscris entièrement. Comment puis-je vous aider ?

Fort, bien. Mettez-vous là, derrière. Vous allez bloquer cette issue.

Pardonnez-moi, cher ami, mais vous bloquez le passage.

C'est moi qui vous demande pardon, monsieur, mais c'est naturel : après tout, ceci est un blocage.

François Gaertner

Cet article comporte 1 commentaire

  1. BICCHIERELLI

    Salut François !
    Bien sympa ta prose. On y trouve du Molière et du Devos bien sûr.
    J’ai beaucoup aimé !

     

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