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Bongou a envie d'entendre les artistes réunionnais s'exprimer en toute liberté sur La Réunion d' “Après”. La chorégraphe Soraya Thomas a accepté de partager son regard sur les événements. Sans jambe de bois, comme il se doit.

Soraya Thomas,  le tragique étant un  matériau de prédilection pour la création, je t'imagine, avec les récents événements à La Réunion, en triste  ébullition. . .

Je ne suis ni triste ni contente mais juste spectatrice d'une situation qui malheureusement ne m'étonne pas. Notre île vit, ces derniers jours, la triste scène de cette colère grandissante depuis quelques années. Je suis à l'endroit du corps et des émotions, en tant que chorégraphe, les mots sont parfois difficiles à exprimer alors que le corps en mouvement les exprime. Et il s'agit bien là d'un mouvement collectif, de corps et d'âmes qui ont envie d'être entendus.

En tant qu'artiste impliquée sur le territoire réunionnais, penses-tu que l'écriture chorégraphique  soit une arme démocratique ?

Toutes les expressions artistiques sont une arme démocratique puisque qu'elles mettent en lumière une vérité, elles tissent du lien social, elles ouvrent des champs poétiques et de nouveaux possibles. Elles permettent le rêve. L'écriture chorégraphique en fait partie, elle est indissociable d'un mouvement populaire selon moi. Je travaille sur les espaces intimes et publics, ce lien entre ce que nous n'arrivons pas à dire ou n'osons pas dire et comment le corps le traduit. Certains utilisent la parole, d'autres le corps, qu'importe le moyen, le résultat sert à raconter, à critiquer et à sortir du fénoir. Le corps, réceptacle de nos émotions est souvent oublié, malmené et j'essaie de lui redonner également une place dans des espaces scéniques différents et d'aller à sa rencontre.

As-tu observé une montée de la violence et de l'impunité à La Réunion comme certains médias l'affirment en ce moment ?

Les signaux ne sont pas aussi radicaux mais s'expriment souvent de manière sournoise. Ils se sont cachés sous le tapis de l'île paradisiaque mais n'ont jamais vraiment été traités. Le rapport à l'esclavage, l'histoire de notre île, le rapport à l'état et cette jeunesse qui nous hurle son envie de vivre. Ces signaux finissent par s'immiscer dans nos vies si discrètement qu'on les aperçoit à peine. Ils se démasquent petit à petit, jusqu'à ce que le tapis vole et que  l'histoire se répète encore et encore.

Une gramoune, la semaine dernière, dans le cadre d'un projet dans un quartier de St-Denis « Une histoire contre une danse », me disait : ” Dan tan lontan, nou lave poin rien me nou lété conten, aster domoun le tris ” Cette phrase me hante depuis. Est-ce le résultat d'une société de consommation qui sur un territoire comme le nôtre change notre rapport au monde tout en construisant des idéaux mensongères ? Ou est-ce une jeunesse que l'on n'écoute pas ? Dans les deux cas, il n'y a guère d'accompagnement, de véritable volonté politique (au sens noble du terme : gérer la société) pour répondre aux questions et regarder devant. Je ne suis pas politicienne, ni sociologue, juste artiste chorégraphique et mon cœur saigne de voir autant de gâchis.

Si la création est une catharsis, quelles sont les plaies dont La Réunion souhaiterait se purger ?

Nous sommes certainement à la croisée des chemins,  soit nous arrivons à en faire l'analyse et à bien se regarder dans une glace, soit nous continuons dans la direction de l'amnésie, de la saoulerie et du déni.  De là où je me situe, c'est-à-dire de ma place d'artiste chorégraphe, je côtoie des visages et des corps qui n'osaient plus parler, des corps contraints. Ils expriment à mon sens une histoire mal digérée, avec un goût amer dans l'arrière bouche qu'on essaie d'avaler encore et encore et puis qu'on vomit.

Les analyses actuelles de la situation à La Réunion s'inscrivent souvent dans le triangle dramatique de Karpman. En dehors de ce huis-clos entre victime, bourreau et persécuteur, à quel autre modèle aimerais-tu penser, pour La Réunion d'après ?

Arrêtons avec ce triangle vicieux, j'aspire à une analyse plus profonde de notre société pour notre jeunesse. Que ma jeune fille de 13 ans qui est déjà fière de son île, puisse se sentir chez elle partout où elle posera les yeux. Car nous devons penser île, mais monde également. Soignez les plaies de l'île pour ouvrir les yeux sur l'état de notre planète et peut-être, avec un poil d'utopie, que cette terre au milieu de l'océan indien devienne un exemple.

Tu continues à croire au pouvoir de la culture quand les gosses crament  leur futur ?

Encore plus. La plupart de ces gamins expriment une colère enfouie en eux qu'ils ne savent même pas définir véritablement. Si nos actions à tous dans les lycées, collèges, écoles primaires servent à quelque chose, c'est bien à éduquer et à ouvrir des barrières. Sans oublier ces gamins scolarisés ou ces jeunes adultes à qui l'on promet le chômage ou la prison comme avenir, c'est vers eux que j'ai envie de me tourner, si les moyens et le temps nous sont accordés bien entendu. Je travaille dans la rue pour ma prochaine pièce et je peux vous dire que la population, jeune, moins jeune, est heureuse de nous voir travailler, suer sur leur bitume car sans le vouloir on la valorise. Ces jeunes et moins jeunes ont juste envie qu'on les écoute, qu'on leur fasse confiance.

Pour terminer, ton regard sur  La Réunion d'après ?

Comme je l'ai dit plus haut si nos penseurs, élus, dirigeants ne se mettent pas au travail, un travail de sincérité sur l'histoire passée et actuelle, l'histoire recommencera. Bien sûr,  après le cyclone, le soleil reviendra mais attention à ce que le soleil ne nous fasse pas fermer les yeux encore une fois.

Propos recueillis par Zerbinette avec la précieuse collaboration de Soraya Thomas.

Crédit photo Christopher Cournau

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