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Après un mois gavé de festivals de ciné, Anabzl, notre visionneuse invétérée avait eu envie de mettre en avant les films de ce cinéaste bourré de talent. Pour Bongou, elle vous propose une interview coup de cœur de ce réalisateur.

En tant que cinéaste comment vous situez-vous ? Comme un artisan ? un artiste ? un témoin ? un militant ?

N.L : Je suis cinéaste avant tout, pas militant. Mes expériences associatives transparaissent, mon engagement, mais je me considère avant tout comme un artisan du film. C'est la méthode que nous employons qui fait de nous des artisans : nous n'avons pas de gros moyens, de grosse machinerie, nous ne sommes cantonnés dans aucun genre, c'est l'histoire que nous voulons raconter qui va définir la forme que nous allons utiliser : documentaire, fiction, film d'animation documentaire, longs-métrages, courts-métrages, nous partons de l'histoire et des envies qu'elle fait naître chez nous.

Le témoignage, c'est le rôle du cinéma en général, le cinéaste burkinabè Gaston Kaboré dit que le cinéma est un miroir pour questionner le réel. Je viens d'une civilisation orale souvent dénigrée ou minorée parce qu'elle ne laisse pas de trace écrite. Le cinéma permet d'imprimer une petite part de nous. La matière filmique sert à témoigner d'un vécu, d'un drame, d'une histoire et d'en laisser la trace pour ceux qui viennent après nous.

Puisque nous parlons de trace, trois de vos films , Ady Gasy (2014), Lakana (2017), Zanaka (2018), s'attachent à filmer le geste : qu'il s'agisse de créer des objets du quotidien à partir de matériaux de récupération, ou de la réalisation d'un portrait dessiné, vous montrez le geste au travail, c'est important pour vous cet ancrage dans le réel en train de se faire?

N.L : Oui, les gestes sont très importants pour moi, malgré les nouvelles technologies, les nouveaux modes de création, il existe des gestes immuables hérités de nos ancêtres, des gestes qui témoignent d'une culture, comme celui d'un filet de pêche que l'on jette d'une manière précise, selon un savoir, et ça raconte une histoire. Les gestes, les visages, les voix racontent des histoires.

Beaucoup de vos films sont des documentaires, mis à part Le Rouge du Paradis qui est un court-métrage de fiction au cœur du socialisme malgache. Le documentaire est-il une façon de vous effacer derrière vos sujets, de laisser toute la place – la parole et le geste justement- aux personnes ?

N.L : Il existe différentes formes de documentaires, avec des styles différents pour porter la narration comme les documentaires de Michael Moore par exemple, dans lesquels il est très présent, ou celui de Gilles Perret et François Ruffin, J'veux du soleil dans lequel Ruffin est omniprésent à l'image. Ce n'est pas mon genre, je n'aime pas me mettre en avant dans mes films, je considère que j'ai assez de place derrière la caméra, dans l'écriture du film et en le portant jusqu'à la fin. Je préfère la discrétion dans le processus de création.

Pour le choix du documentaire ou de la fiction, tout est dans l'intention, l'envie de film et ce qui touche l'auteur. Jusqu'ici, le choix du documentaire a été dicté par une certaine urgence. Pour Ady Gasy, par exemple, il fallait parler de ces petites gens qui recyclent à Madagascar et montrer que c'est moderne par notre regard, infirmer une certaine vision condescendante des élites sur ces pratiques. Il y a une urgence documentaire à raconter la culture malgache. Aussi, pour moi, le documentaire est plus juste. Même s'il comporte un dispositif de fiction, ce sont les gens qui jouent leur propre rôle, et c'est ce qu'on capte. J'utilise la fiction pour raconter le passé, reconstituer un réel disparu. Mais c'est toujours l'histoire qui prime et l'envie de la raconter avec le plus de justesse possible.

Vous vous considérez comme un portraitiste, un cinéaste qui s'attache aux hommes pour porter un regard sur le monde ?

 N.L : Un portraitiste... J'aime filmer les gens. Il faut qu'il se passe quelque chose, une rencontre, tout commence par de l'humain, mais il y a un regard derrière, mes convictions personnelles. Je peux décider de filmer quelqu'un que j'aime ou que je déteste mais je ne suis jamais indifférent. Le point de départ est souvent une amitié. Un portraitiste, oui...je ne sais pas si ça s'appelle comme ça, peut-être !

Vous filmez souvent les petites gens, ceux qui vivent à la marge, comme dans L'envers du décor, où vous suivez deux sans abris à Toulouse...

N.L : La normalité est ennuyeuse. En filmant des gens qui ne sont pas ordinaires, on arrive à définir les contours d'une société. Dans L'envers du décor je voulais montrer qu'en tant qu'Africain on peut porter un regard sur l'Europe, un regard différent de ce que l'on voit dans les reportages à la télévision. La caméra est un outil accessible, nous, les Africains, nous devons aussi interroger les réalités de la vie en Europe.

Vos films sont travaillés par la beauté des hommes et des choses ce qui leur donne une part d'optimisme mais aussi par le constat pessimiste que rien n'évolue. 

N. L : Je viens d'une culture qui est plombée par un pessimisme généralisé, par la lourdeur de l'histoire, le caractère sombre du quotidien vécu et je m'inscris dans un contrepoint. Je considère que l'on n'a pas le droit de proposer de la noirceur sans proposer une ouverture. Des experts viennent à Madagascar, publient des chiffres sur la pauvreté, mais comment mesure-t-on la pauvreté ? Que voient-ils exactement de Madagascar? Que veulent dire ces chiffres ? Bien sûr qu'on ne peut pas être optimiste quand on constate notre impuissance à changer la réalité, mais on ne peut se contenter du regard que l'on a sur nous, des reportages étrangers et des constats alarmistes. On ne peut pas mesurer la solidarité des gens et la force de la culture qui existent à Madagascar, il y a une conception et un regard sur le monde autre que le rapport à l'argent.

Je le disais au début, le cinéma est un miroir que l'on propose aux gens. Même si je filme la misère, je filme aussi la beauté et la dignité des gens. Je ne suis pas là pour faire du voyeurisme, c'est une question éthique, une forme de respect vis à vis du sujet.

Quelle est la réception de vos films à Madagascar ? à l'étranger ?

N.L : À l'étranger mes films sont vus par des cinéphiles qui captent le message et la poésie des films. Ady Gasy a reçu un très bel accueil à Montréal, a été sélectionné en festival à Toronto, la diaspora malgache l'a aussi très bien accueilli. A Madagascar, c'est un nouveau regard qui est proposé, et certains pensent que je fais l'apologie de la misère, mais il y a aussi eu un mouvement de jeunes pour prendre en charge le recyclage et des associations se sont créées. La question que je pose est : est-ce qu'on connaît vraiment notre force ? A Madagascar l'essence est aussi chère qu'en France, il faut comprendre les efforts et les miracles que font les Malgaches pour vivre. Ces gens que je montre dans le film, qui transforment des pneus en chaussures, des boites de conserve en lampes, fabriquent des médicaments à partir de cornes de zébu, réparent, sont sans cesse ennuyés au quotidien par les communes, les gens les chassent parce qu'ils en ont assez des marchands ambulants. Or ce ne sont pas les revendeurs de babioles chinoises qui proviennent de conteneurs, il faut bien séparer les deux types de vendeurs ambulants, eux, ce sont des paysans, des artistes, des débrouillards. Il y a une valeur ajoutée, du temps, des compétences, un investissement dans leur démarche qu'il faut valoriser et aussi leur permettre d'avoir un espace.

Vous avez une activité de producteur pour produire vos propres films et les films d'auteurs malgaches, c'est une nécessité ?

N.L : Oui, il est très difficile de trouver des financements pour les cinéastes indépendants. Nous avons fondé Endemika films en 2008 et c'est mon épouse qui s'en occupe. Elle est productrice de métier. Nous avons aussi une association Autantik films qui s'occupe de la diffusion, d'éducation à l'image et met en place les campagnes de crowfunding. Dans le milieu du cinéma indépendant la concurrence est très rude, il y a beaucoup de beaux projets très intéressants, il faut aussi perpétuellement se remettre en question en matière d'écriture pour s'adapter aux lignes éditoriales des télévisions.

Zanaka, mon dernier film sur l'insurrection du 29 mars 1947 à Madagascar à travers le portrait et les histoires de l'ancien combattant Félix Robson, est entièrement autoproduit, il est très libre de ton, mais il faut qu'il marche. Le fait qu'il ait été primé à Ouagadougou (Poulain d'argent, FESPACO 2019) est une très bonne chose : c'est un peu le festival de Cannes du cinéma africain, un grand marché du cinéma.

Interview par téléphone réalisée le 12/04/2019 par Anabzl, relue par Nantenaina Lova, merci à lui !

 

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