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Je souffre, tu souffres, il souffre. Verbe du troisième groupe, atemporel et universel. Mais que faire de cette douleur. Comment colmater sa faille intérieure. Certains boivent, d'autres chérissent les schémas de répétition. Fontano, lui, écrit des fictions. Loin des hommes est une œuvre au noir. Encore. L'histoire d'une faille personnelle gravée dans la dramaturgie universelle. Un torrent de mots, pour pêcheurs en quête de rédemption. Une terrible ablution.

À la fin de la pièce, qui a tenu pendant plus d'une heure et demie des spectateurs figés par la tension du jeu et de l'écriture, la moitié du public reste dans la salle. Comme souvent chez l'auteur, la représentation génère angoisse et fascination. On rêve d'explications. L'ogre parait.  « Je me demande à quel moment je vais tomber », m'avait confié cette montagne la veille. On sent que cet accouchement l'accule dans ses retranchements. Le bord de scène n'est pas un conte de fées. Une femme s'empare du bébé. Stupeur dans les rangées, la question est culottée : « Vous avez écrit cette pièce en français... est-ce que vous souhaitez mettre à distance par l'usage de cette langue quelque chose de douloureux ? » La réponse a lieu les yeux dans les yeux: « Bon. Je crois que maintenant je peux le dire. Dans mon enfance, une des personnes que j'aimais le plus au monde a choisi de fuir. Parce qu'il n'assumait pas son homosexualité. Parce qu'il pensait que son départ nous protégerait. La pièce parle de ça. »

Soit. Dans les faits, Fontano brouille les pistes. Efface tous les repères de la dramaturgie pour mieux nous conduire en absurdie. Repères spatio-temporels proscrits. Dialogues réduits. Identité des personnages abolie. L'homophobie est une folie, la forme de la pièce épouse son idéologie. 

Au commencement donc, un homme seul, dans l'obscurité. Le dépouillement scénique est à l'image de la mise à nu qui suivra. Menée par le merveilleux Denis Mpunga. Un homme raconte le désamour de son enfance. Le rejet. L'injustice subie, l'impuissance consentie. Premier tableau : genèse d'un futur homo. Coupable de naissance. Donc héros tragique sur fond de maltraitance.

Second tableau. Une femme à la station-service aperçoit deux hommes qui s'embrassent. Elle les envie. Elle les dénonce. Second monologue. Devant cette impossible fusion, elle se livre à l'introspection. On y apprend son mariage de raison. La mort de sa chair. La frigidité plutôt que le plaisir. Le baiser des fauteurs ravive son désir. Mais brûle l'air qu'elle respire. Il faut que quelqu'un expire.

 

Ensuite un bref dialogue. L'homme du premier tableau est jugé. Daniel Léocadie incarne à lui seul le tribunal de la moralité. Il nous rappelle celui de la femme lapidée de Galé. Chez Fontano, il faut toujours expier.

Enfin, la femme revient. Véronique Sacri bouleverse par sa force tranquille. Affiche le sourire du pendu. Dès lors on sait que tout est foutu. Le dernier monologue est presque un apologue. Sur la toile de notre esprit, elle peint l'assiette tâchée du sang maternel. Le repas familial où violence et soumission imprègnent la maison. La brutalité du père, l'enfance amère. Alors, le triptyque prend sens. D'un côté, la frigidité de la fille comme rempart puisque le désir conduit à accepter le pire. La soumission maternelle est source de séquelles. De l'autre, le fils désirant, comblant le désamour maternel dans les bras d'un amant. De l'un à l'autre, la parole de Fontano, dépouillée, anaphorique, expiatoire. Coupant miroir. Violent mouroir. Mais non dénuée d'espoir.

Zerbinette

Crédit photo Vincent Fontano

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