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C'est pas pour me tresser des lauriers mais mes recommandations pour le Sakifo ont été plutôt éclairées. L'oiseau de mauvais augure collé à ma figure est donc obligé de sortir sa plume pour voler dans celles d'une programmation dénuée de grosses émotions.

Un compte rendu de festival ne peut être général et se doit d'avoir un angle original pour ne pas perdre son lecteur dans l'analyse de tous les étals. Mon point de vue ne se veut pas probant mais le Sakifo mérite ce court retour de la part d'un festivalier fidèle depuis dix ans et qui n'a plus son acolyte pour livrer son brillant bilan (lisez ce texte de 2016, plus bel hommage au Sakifo de tous les temps). Il est évident que l'offre vise à combler un public général et ne sera jamais un festival de niches musicales. Ce week-end, j'avoue avoir gravement jalousé mes potes qui m'envoyaient des vidéos en direct du This Is Not A Love Song Festival sans pour autant entamer ma gaieté et ma soif de nouvelles sonorités. Je ne jugerai donc pas Sakifo sur sa programmation rock famélique – c'est malheureusement devenu une habitude – tant je veux les remercier d'avoir invité Lysistrata. Ce concert a clairement sauvé mon samedi, comme ce fut le cas pour Pigments la veille. Là, vous vous dites que le gonz est juste un gros bourrin qui va prêcher pour sa paroisse et enfoncer les autres groupes dans la poisse alors que je pense être juste et objectif en affirmant que le feu d'artifice proposé par Lysistrata était le plus beau show light que la Poudrière nous ait offert depuis Jeanne Added en 2016.

Sakifo 2018

Qu'on aime ou pas ce style musical, voilà un vrai concert prévu pour le plein air, avec des riffs qui font vibrer nos artères, des musiciens en fusion et un mur de sons qui engourdit nos pavillons. Ce fut clairement mon instant salvateur au milieu de cette torpeur crachée par tous ces ordinateurs. Et j'en viens au nœud du problème de cette édition en adaptant une métaphore de Tanguy Pastureau : ce Sakifo a réuni autant de musiciens électro que de sosies capillaires d'Eddy de Pretto chez les moines cénobites.

Errer dans le Mordor du clubbing outdoor

Vous avez forcément remarqué la présence de plus en plus massive des musiques électroniques sur les festivals – plus d'un tiers des artistes programmés cette année au Sakifo pourrait se ranger derrière ce vilain mot de « producteur électro » – et je pose la question de l'intérêt de ces performances en live. Quelle est la plus-value d'écouter ces artistes sur scène ? On regarde quoi au juste ? Quasi rien la plupart du temps si ce n'est ces récurrents fonds d'écrans hypnotiques et un gus qui improvise les mêmes mimiques. Ne parlons pas des propos échangés avec le public, rarement élaborés et toujours harangués. L'uniformisation des sons et la vacuité des spectacles proposés m'ont donné l'impression d'errer dans le Mordor du clubbing outdoor. J'ai bien tenté d'éviter la scène du Radar sauf que ce fléau électro s'est répandu comme une traînée de la Poudrière à Salahin en passant par Filaos. Certes, il y a ceux qui comblent l'espace avec des crew de danseurs (MIA, Rilès entre autres) ou ajoutent un musicien – souvent un batteur pour mettre des pieds dans le plat gazouillis de leur mélodie – mais on a toujours l'impression d'assister à un karaoké à peine amélioré et tristement influencé par les codes esthétiques d'émissions télé où pullulent ces néo Boys Band déjà usagés. Si la formule revient moins chère pour les tournées, que dire de l'interactivité, de la sincérité et de la qualité du moment partagé ? Vous avez le droit de me huer en me rétorquant que les djeuns ont trop kiffé et que je suis un ieuv' périmé mais y'a de quoi s'inquiéter de cette dérive du divertissement de masse bon marché et archi markété. Franchement, c'est quoi le délire d'offrir Salahin à Fakear alors qu'on est entassés sur la Poudrière devant M.I.A. ?

Heureusement, comme pour chaque édition du Sakifo, il y a eu LE concert à ne pas rater. Gaël Faye a fait clairement l'unanimité en proposant justement tout ce qui fait un bon concert, dans son appellation la plus noble : plutôt que de poser son flow sur ses instrus , il s'est entouré de deux musiciens qui bonifient la partition, le jeu de lumières était exemplaire, le son parfaitement adapté à son phrasé permettait de suivre le propos, les clins d'œil à la Réunion jamais démagos étaient savamment distillés et son charisme naturel a prouvé qu'il méritait amplement son prix de Révélation Scènes aux Victoires de la Musique. Aussi étrange que cela puisse paraître, la pluie intermittente a sublimé le show avec un Gaël Faye imperturbable, se jouant des éléments et éclaboussant la foule de son talent. Une voisine de concert, lessivée d'avoir dansé, m'a même susurré une punchline trop mimi : « Putain je fantasme grave devant ce grand phasme ». Oui, vraiment, ce mec est touchant, intelligent, pertinent et son rap aussi conscient que dansant prend toute sa dimension sur scène. Comme quoi, il est possible d'allier vindicatif et festif, populaire et contestataire au lieu de balancer des loops de spots publicitaires.

Le « show » proposé par Eddy de Pretto deux heures plutôt n'a pas tenu la comparaison tant le jeu de lumières était indigent, les relances poussives « ça va les gars ? », le son agressif et les paroles pas toujours intelligibles. Ça se voulait sûrement âpre et minimaliste mais le dispositif ne fonctionne pas du tout en festival. Dans le registre hip hop, Roméo Elvis a tiré son épingle du Je grâce à des tubes dont les thématiques légères (et creuses ?) sont plus propices à la communion avec son public en fleur qui agite sa corolle dans des « ronds » aux allures de farandoles. Face à ces néo pogos, dont l'émergence est aussi trouble que la combustion humaine spontanée, je me sens aussi orphelin qu'un bichique croisant un banc de saumons dans la ravine des Citrons.

D'une manière générale, moi, vieux moche et méchant, je me suis souvent senti ostracisé par ces flopées de sets à mioches et j'ai retrouvé un semblant d'esprit Sakifo le dimanche avec un public plus bigarré. C'est la première édition où je n'ai rien découvert sur la scène Filaos car j'ai zappé Nakhane que j'avais vu au IOMMA l'année dernière et au Smoking Dragon Festival sur ses terres. Celui-ci a conquis bon nombre de mes coreligionnaires mais son début de concert m'a laissé un arrière-goût amer car lui aussi est venu en formation sommaire, se dispensant de sa classieuse guitariste qui apportait un son plus rocailleux. Même topo au Vince Corner avec Okzharp & Dear Ribane, seule pépite qui a attiré mon attention grâce à cette pépette qui nous en a mis plein les mirettes. Dommage que les morceaux soient restés aussi sages et que les deux acolytes danseurs ne se soient pas mués en MC castagneurs.

Je conclurai en disant que ce cru 2018 ne restera pas dans les annales même si je maintiens un soutien indéfectible à ce rendez-vous coutumier, véritable parenthèse enchantée pour s'évader, s'enivrer, se lamenter, se gondoler, ronchonner et au final se retrouver.

Manzi

Merci à Guillaume Belaud pour la photo de Lysistrata et à Mickaël Thuillier pour celle de Salahin!

www.guillaume-belaud.photos

https://www.mt-photographe.com/

 

Cet article comporte 1 commentaire

  1. Le Kamionneur

    Manzi a pris de l’âge, jalouse les lycéens et ne sait plus goûter la qualité et l’ironie des textes de Roméo Elvis : “Ouais vraiment, quand je t’embrasse c’est comme… une sorte de dauphin sophistiqué” ou “Tu m’as suivi à la maison
    J’ai endormi tous tes soupçons dans une armoire montée par mes propres phrases”

     

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