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Ouvrir une saison théâtrale au Grand Marché est un honneur à double tranchant. Le venin a donc coulé, après la première des Émigrés, une pièce du polonais Mrozek mise en scène par Lolita Tergémina. J'ai pris position, explications.

« Une mise en scène sans relief, aucune émotion, des acteurs dans leur zone de confort, une bande son calamiteuse, des effets lumière obsolètes, un manque de silences et de respirations dans le texte ». . . Si les applaudissements furent honorables, les langues se sont déliées au sortir de cette première très attendue, compte tenu du battage médiatique qui l'avait précédée.

Alors que dire des Émigrés, le nouveau né de la compagnie Sakidi?

Avant toute chose, voyons de quoi il s'agit.

Mrozek a passé la moitié de sa vie au Kosovo, et l'autre en France, suivant son père après la chute du bloc de l'Est. Dans Les Émigrés,pièce sortie en 1974, il aborde le thème du déracinement. Il met en scène un ouvrier et un intellectuel réfugiés dans les caves d'un immeuble, après avoir fui leur Pologne natale. Le duo s'affronte dans un huis clos symbolique, cette cave pouvant préfigurer les ruines de la vieille Europe.

Un soir de nouvel an, les compères échangent idéaux et souvenirs du pays, au cours d'un dialogue vif et souvent conflictuel. Tandis que l'ouvrier pleure un idéal familial perdu au pays de l'Eldorado, l'intellectuel cynique dénonce les mensonges d'une société individualiste qui n'aboutit qu'à l'aliénation collective.

Entre empathie et altercations, se dessine entre les deux hommes, au fil des échanges, le chemin de la fraternité.

Derrière les mots de Mrozek, se profile l'idée que le bonheur n'est pas lié au lieu qu'on quitte ou qu'on retrouve, mais au partage de ce qui nous relie universellement à l'autre : la souffrance existentielle.

Avec une verve touchante, Erudel et Faubourg campent respectivement un intellectuel et un ouvrier aussi complémentaires que charismatiques.

Goguenardise et cynisme dans la gouaille d'Erudel, qui ne ménage pas ses efforts pour offrir une palette d'émotions à large spectre. Fragilité poétique et grande justesse pour Faubourg, dont l'ouvrier n'est pas sans rappeler ceux de Zola, luttant pour assouvir leurs appétits.

Certes, le rythme est soutenu. Les répliques fusent et les acteurs mouillent le maillot. Lolita Tergémina n'a pas fait le choix de l'épure. La cabane est surchargée d'objets qui ne servent pas tous au jeu, et les effets techniques ne sont pas novateurs.

Mais il ne s'agit pas, ce me semble, d'incompétence scénique. Plutôt d'une volonté d'humilité, plaçant l'acteur et son jeu au centre de l'attention.

Sans prétention, signifiant et signifié se rejoignent au service d'un texte grinçant et universel.

Qu'on permette encore de  se réjouir lorsqu'une mise en scène, sans bousculer gratuitement  les codes du genre  au nom de la surenchère du numérique, s'en remet à l'acteur, pour nourrir le sens.

Parce que profondément excessifs et imparfaits, cet ouvrier et cet intellectuel m'ont touchée. Où Sartre objectait que « L'enfer c'est les autres », Mrozek semble répondre l'inverse. D'un huis clos à l'autre, on comprend que dépossédé de l'orgueil que procure le sentiment d'appartenir à une terre, il reste encore cet autre. Sans doute peut-on comprendre que cette migration, consiste d'abord à sortir de soi. Un mouvement altruiste que cette généreuse mise en scène a parfaitement suggéré.

Zerbinette

Les Émigrés, à voir le vendredi 23 février, à 20h, au Musée Stella Matutina

Cet article comporte 1 commentaire

  1. Bègue Jean-Jean

    Allez j’y retourne ce soir

     

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