Bonté Qu’avez Vous Fait

« Moi ? Mais je vais très bien merci », s'amuse Givran lorsqu'on l'interroge, inquiet sur sa dernière création,  « Qu'avez-vous fait de ma bonté », où pullulent les violences en tous genres. Oeuvre au noir pour créateur torturé, le cliché est tentant. On l'évitera. Mais lorsque le chef d'orchestre de ce karaoké de fin du monde nous affirme que dans son spectacle, il n'est question que d'amour, Bongou cherche le point G. Rencontre avec le duo Givran Gaertner, pour le trouver.

Au commencement, une expérience. Dans le cadre d'une collaboration pédagogique avec le conservatoire national, Givran propose à ses 12 élèves une étape de travail couillue. Au menu, Liddell. Sulfureuse dramaturge espagnole, dont il a déjà interprété le verbe sombre en 2016 dans son spectacle L'ile.

Il demande aux gosses de piocher dans l'opus de la dramaturge,  « Qu'avez-vous fait de ma bonté », un texte de leur choix. Pour ta gouverne, un extrait : « Nous les petites filles, on est faites pour ça, passeur. Pour la domination, pour l'abus, pour le pouvoir. Mon Minou, mon petit trou, petit chaton, petite chérie, petite pute, petite saleté, sale merde, salope, Nous les petites filles, on est faites pour ça, passeur. ».

Le ton est donné. Les comédiens s'emparent du bébé. Le résultat est une restitution d'une heure sur la scène des Badamiers, en mars 2016. Au menu, viols, masturbation, exhibitionnisme, violence verbale. Violente et impudique leur prestation ? Certainement. Gratuitement vulgaire ? Absolument pas. Le public, dont je fais partie, est saisi. On a rarement aussi bien incarné l'universelle condition humaine, en dehors des frontières moralisatrices. C'est un succès. Mais pas encore un spectacle. 

Parce que Givran sent qu'il peut aller plus loin, creuser, et murir ce projet.  Il lui faut donc un nouvel auteur. Entre alors en scène François Gaertner. Ex fine plume de la rédaction de l'Azenda. Pigiste d'élite à ses heures. Graphomane. Que ces deux-là soient faits pour travailler ensemble relève de l'évidence. Même acuité, même panache intellectuel, savamment caché sous une réserve d'apparat. Évidemment,  ces deux brillants sales gosses prétendent s'être trouvés grâce à une passion commune pour Disney et Spielberg. Ne t'y trompe pas.

Côté Givran, pudeur et concision : « J'aime beaucoup le travail d'écriture de François ». Côté Gaertner, frénésie : « Ce que j'aime dans le travail de Nicolas c'est cette capacité à être drôle sans être gratuit. Là c'est du caviar. C'est 4 étoiles tapis rouge »

Reste à transformer cet atelier pédagogique en authentique spectacle. C'est-à-dire à construire un parcours, une histoire. Les attentes de Givran relèvent de la vision : « Je lui ai raconté scène par scène ce que j'imaginais, je voulais des textes qui s'enchainent comme dans le télé-crochet, des formats de 3 minutes. ». Ajoutons qu'il veut faire chanter les acteurs. Comme une mise à nu, dans ce qu'il envisage comme une réécriture de Richard III dans les ruines d'un karaoké.

Gaertner, alors en roadtrip au Portugal voyage en pleine schizophrénie : « Je me mets en danger, parce que d'abord je dois écrire un truc complètement à contre courant avec ce que je vis, ensuite parce que je ne veux pas réécrire les textes de Liddell : c'est une écriture parfaite et viscérale, et tenter de la copier, c'est se condamner à faire moins bien. Pour être sincères, il fallait qu'on parte de nos vies à nous, et des obsessions de Nicolas. Quelque chose de tout aussi viscéral, mais qui nous appartient. Alors j'écris un pâté dans l'avion, hyper violent. Mon premier jet est un monologue sur ce qu'est être français. » Finalement,  il en écrit 7.

La pièce dès lors a des allures de huis clos. De Karaoké dans lequel un maitre de cérémonie s'amuse à disséquer les passions humaines. Au fil des numéros, les individus, alimentés par leurs plus bas instincts, se révèlent, en toute impudeur. Derrière l'orgie, Givran remarque l'étreinte, anagramme d'éternité.

Que ceux qui redoutaient que  la misanthropie de Liddell ne pollue l'interprétation des acteurs se rassurent. Givran ne la partage pas  : ” L'idée de départ, c'est plutôt de créer du lien avec l'expérience humaine. D'accepter de parler de nos sombres expériences pour sortir de la solitude. Il n'y a ni volonté didactique ni leçon de morale dans ce spectacle. “. On veut bien le croire. Et Gaertner d'ajouter que s'il y a quelque chose de romantique dans ce projet : ” Ce n'est pas la noirceur, mais la bonté de Nicolas, qui a consacré deux ans à ce travail énorme, épuisant, et très complexe à gérer, dans l'espoir de faire quelque chose de beau.”  Givran monte d'ailleurs, à l'issue du spectacle, sa compagnie baptisée : “Qu'avez-vous fait de ma bonté ? “, non sans ajouter, illico : ” C'est une question hein. je n'ai pas de réponse.”

Nous non plus. Et qu'importe. Va voir ce spectacle car ce qu'il y a de beau avec l'apocalypse, c'est qu'on va tous finir ensemble. Et ça, c'est très Disney.

 

Propos mis en forme par Zerbinette avec la précieuse collaboration de Nicolas Givran, François Gaertner, et Bertrand Bovio pour le crédit photo.

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