00 GRANDE

Zerbi et Manzi sont allés voir Grande au Téat Champ Fleuri et échangent leur avis. Alors, on est d'accord avec qui?

PASSE L'HISTOIRE À LA PASSOIRE

ZERBINETTE : Il était une fois le couple, quelque part entre Gainsbourg et Lacan. Grande, c'est une cynique comédie de l'amour, construite à rebours. 8 séquences où l'on répète différemment les mêmes errements. À « donner ce qu'on a pas à quelqu'un qui n'en veut pas », on finit à plat. Les séquences de vie s'enchainent, où les protagonistes, ubuesques pantins se disputent pour un rien. Grande, c'est Sisyphe dévalant la montagne en toboggan, avant de raccrocher les gants. 

MANZI : En regardant le teaser de GRANDE et en tentant de déchiffrer The Map (voir ci-dessous) – sorte de programme du spectacle volontairement bordélique et délicieusement graphique – je comprends assez vite que la narration va être tortueuse mais je ne pensais pas qu'elle serait si savoureuse. Si je devais résumer GRANDE, je dirais que c'est l'histoire d'une femme qui supporte tant bien que mal le poids de sa vie tandis que son compère s'accroche à des sentiments/objets audacieux mais trop périlleux. Les chutes n'en sont que plus belles.

SOIS UN HÉROS, DÉCRIS LA SCÉNO : 

ZERBINETTE : À l'image de la narration à rebours, la scéno de labo exhibe l'envers du décor. Objets hétéroclites à foison pour mieux déconstruire le mythe de la passion. Des colonnes antiques aux bâtons de dynamite, la désuétude du quotidien prend vie entre fleurs en plastique, fours antiques et autres meubles pathétiques. Ce fatras hétéroclite n'est pas sans rappeler Vian et sa complainte du progrès, où consommation rime avec aliénation. Grande est une machine infernale où comédiens et techniciens enchainent les tableaux jusqu'au vertigo. À cet égard, complètement dingo.

MANZI : La scénographie est infiniment ingénieuse et seul cet art protéiforme qu'est le cirque peut se permettre d'étaler un tel bazar sur scène. Sauf que ce foutoir n'est qu'ordonnancement exutoire : l'amoncèlement d'appareils électroniques sortis d'un open space désuet n'est jamais décoratif et se combine à merveille avec l'esthétique vestimentaire et musicale des années 80. La musique jouée en live oscille entre la nostalgie naïve de cette décennie lo-fi et l'énergie punk incarnée par une rythmique binaire proche de celle proposée par les indémodables Bérus. C'est ultra-référencé mais jamais boursoufflé.

ET TOI, T'AS COMPRIS QUOI ?

ZERBINETTE : Que ce spectacle est une fable sur l'impossibilité de casser les schémas de répétition, sur le naufrage de la communication, sur l'absurdité de l'humaine condition. Que changer de peau, de costumes et de décor n'empêchent pas le désaccord. À cet égard, le message de la pièce me semble un peu plat. Tout cela, je le sais déjà.

MANZI: Pas grand chose et je m'en réjouis. Les auteurs eux-mêmes ne cherchent pas à proposer une lecture unique et c'est un ravissement d'errer dans cette mise en scène labyrinthique. Oui, on peut s'y perdre et trouver quelques passages répétitifs – les monologues de Vimala Pons sont époustouflants mais un brin fatigants – mais ce chef d'œuvre retombe toujours sur ses pattes. Comme pour les films de David Lynch, ce puzzle ne peut pas être complètement expliqué et il est habilement illustré dans cette phrase du spectacle sans cesse répétée : À COMPLÉTER

CE QUI T'A MARQUÉ SANS T'ÉTALER

ZERBINETTE : Quelques tableaux fulgurants, construits sur la métaphore de l'écrasement physique et psychique. La femme, quoi qu'amoureuse, peine à conjuguer altérité et légèreté. À l'instar, on y revient, de Sisyphe et son rocher, elle n'en finit pas de porter. Mannequin nu, colonne corinthienne ou machine à laver, autant de métaphoriques objets d'un poids sans lequel elle ne s'ancre pas. Quelques instants de grâce, des monologues schizophréniques, à la scène du lancer de couteau, où les poignards envoyés à toute volée préfigurent magistralement les blessures verbales du drame conjugal.

MANZI : Le striptease engagé de Vimala Pons et les envolées/retombées répétitives de Tsirihaka Harrivel ont réveillé ce condensé de serrements de cœur que j'avais éprouvés lors de la séquence d'ouverture du film d'animation Là-Haut où la vie du pépé est passée en revue de façon magistrale. Dans ce spectacle, c'est le sort réservé aux femmes, les aléas d'une vie amoureuse et in extenso l'atavisme de notre humanité qui sont croqués à vitesse grand V. Nul besoin de logorrhées pour accentuer ses pensées mais un inventaire métaphoré qui fait marrer et gamberger. Ce post-cirque n'a rien à envier au théâtre contemporain qu'il dépasse même par l'expérience physique et sensorielle.

T'AS AIMÉ OU PAS, SOIS FRANC OU TAIS-TOI

ZERBINETTE : Non je n'ai pas aimé et j'avoue m'être ennuyée. Non que j'ignore la qualité ni l'originalité de l'objet. Mais la répétition de la même action m'a lassée. Et j'ai surtout été frustrée par le manque d'intensité. Ni véritablement cirque, ni music hall, ni comédie, ni film, cet ersatz polymorphe m'a perdue. Je n'ai jamais véritablement ri, je n'ai jamais véritablement été émue, j'ai traversée tout cela, souriant parfois, sans que l'essence du spectacle ne parvienne jusqu'à moi. Bref, sans émoi.

MANZI : GRANDE entre dans mon TOP 3 des plus intenses représentations circassiennes vues à La Réunion – avec Vortex de Phia Ménard et Le Vide-Essai de Cirque de Fragan Gehlker – qui marqueront mon parcours d'insatiable spectateur. J'ai plus qu'adoré ce cabaret 3.0, complexe et unique, décomplexé et physique; j'ai été hanté tout le week-end par son inventivité, ses interprétations variées et le débat suscité par les ressentis non partagés. Qu'on ait aimé ou pas l'intégralité de cette proposition, notre mémoire a fixé ce tourbillon et il y aura un Avant et un Après GRANDE.

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