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  « J'aime pas trop parler de moi », m'a prévenue l'ogre Fontano, en guise d'introduction. Pourtant, j'ai prévu de le faire causer. D'abord parce que le bonhomme m'émeut autant qu'il m'effraie. Ensuite parce que je veux savoir comment il est arrivé sur les planches. Non pas plonger dans ses fêlures mais comprendre d'où vient la lumière. L'oeil aussi sombre que le fond de son café, il grommelle  : «  Et puis je vois pas qui ça pourrait intéresser tout ça. » Moi oui. Alors j'attends. Ma fille traverse le salon pour piquer la dernière crêpe. Je m'offusque ; il tempère. Je l'entends dire, radouci  : « J'ai été élevé par des femmes. . .  » Je commence à écrire, l'air de rien. Puis vite. De plus en plus vite. Parce que sans crier gare, l'homme montagne est devenu fontaine. 

Le petit Vincent n'est pas un gosse de riche. Son chez-lui, c'est cité Foucherolle au Moufia. Dans la bicoque de la grand-mère taiseuse, ni livres ni parents. Mais une généalogie rocambolesque qui entoure le gamin de héros fantasques. L'arrière grand-père est faussaire. Le grand-père ingénieur marron : « Mon héritage n'est pas livresque. Nous étions seuls. J'avais pas d'argent mais j'avais des histoires. Ma grand-mère  a construit une mythologie autour de moi. Ça te rend responsable, ça te donne une hauteur de vue. Qui je suis, et d'où d'ou je viens. Mon héritage à moi est oral.» 

Qu'importe, il écrit. En français. En créole. Malgré le parcours scolaire chaotique. À 16 ans, il arrête tout. L'aïeule veille encore. Ne verse pas dans les grands discours mais  lui rappelle qu'il n'est pas seul. Que des gens avant lui ont construit  pour qu'il y arrive. Qu'il a des comptes à rendre. Morale à l'économie qui marque l'ado : « Quand tu marches dans la rue, tiens-toi. Redresse-toi. Les gens savent de quelle famille tu viens. » Derrière la gramoune brindille, se tiennent  les ancêtres. Vincent ploie. Le charisme ne se mesure pas. 

Il  retourne donc à l'école par la petite porte. Jusqu'à  la fac de lettres, «  pour des raisons obscures »

Alors, « Il y a un champ qui s'ouvre. . . » 

Qu'on ne s'y trompe pas, la révélation n'est pas universitaire. Ce dont  Fontano s'affranchit, malgré ses allures de kanyar et l'étiquette marmay lakour, c'est d'une toute autre peur : « Je n'étais jamais allé au théâtre. Pour moi, c'était le temple de la Culture. Pas pour nous. On passait juste devant avec les dalons pour aller voir les filles. »

Un soir pourtant, il franchit les portes du Grand Marché. «  J'y arrive de manière catastrophique. Je vais voir Le viol de Lucrèce, de Shakespeare. J'arrive beaucoup trop bien habillé, avec beaucoup trop d'argent dans les poches. En passant le seuil , je suis en sueur. Je m'attends à ce qu'on me foute dehors. Personne ne vient. »

Enhardi, il s'assoit. Au premier rang. Et dans ce haut lieu de culture, il voit une comédienne créole, à poil, sur scène. Stupeur et première onde de choc. « J'en revenais pas. Je me souviens avoir pensé : mais on peut faire ça ? Et j'entends cette phrase de Shakespeare : « Toutes les grandes nations sont nées dans le viol et dans le sang. ». Alors je pense : on peut dire ça ! Et c'est une vraie claque. »

Sur le chemin du retour, il est ébranlé. Il a beau marcher 40 minutes  à travers les cités dynonisennes, rien n'absorbe le choc esthétique. En chemin, il retrouve des potes. Mais la beuverie n'apaise pas la tempête intérieure. Il rentre. 

Au pied  de chez lui, le destin veille. Sur le trottoir, une femme est assise, seule, avec ses trois gosses. Il dégrise dans l'instant. « Je lui propose ma chambre, elle refuse. Alors je reste avec elle jusqu'au petit matin. Et cette femme se met à parler. Elle parle comme une rivière mais sans colère. Je l'écoute. Et je me dis à sa place, j'aurais eu envie de frapper quelqu'un. Elle me dit des choses à moi, un gamin totalement immature, dont la vie se résume à boire, bosser, boxer. Et moi je me dis : mais qu'est-ce que je fais de tout ça maintenant ? Et c'est à ce moment là que ça arrive . . . »

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Propos recueillis par Zerbinette. Avec la collaboration précieuse de Vincent Fontano.

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