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C'est une petite bonne femme. Une employée municipale qui a prêté à Fontano un uniforme de la mairie pour les besoins de la pièce. Elle le giffle. Puis  le prend dans ses bras : « Faut pas que tu racontes ça. C'est à nous ça. ». Ce qu'il saisit alors le marque bien plus que la violence du geste : « J'ai compris que cette femme ne voulait pas dire sa douleur parce qu'elle la trouvait vulgaire. Et ça m'a ramené à la pudeur. J'ai compris ce jour-là que la douleur des miens était passée sous silence parce que sans écho. Sans porte-voix. » Autour de lui, quelques voix incrédules s'élèvent : « On a le droit de dire ça en créole? ». Un sentiment étrange gagne le public, qui sort bouleversé. 

Enfin, sa grand-mère s'approche : « Ah. . . c'était bien ». Pour le jeune auteur, ces quelques mots sont  un baume sans prix : « Ma grand-mère ne parlait presque pas. J'ai senti qu'en me disant ça, elle avait atteint son maximum. Elle a pourtant ajouté, préoccupée : « Mais la prochaine fois Vincent, tu rajoutes un chanté, un dansé, comme ça après les gens, ils rentrent bien. » Et puis ça a été tout. Elle n'est plus jamais revenue voir mes pièces. Mais ensuite, dans la famille, quand quelqu'un venait la trouver pour parler d'un problème, elle disait : « Va voir Vincent. Lui il sait quoi faire. »

Écrire pour la poussière

La suite est violente, parce que l'après est un désert. Le gosse veut continuer à écrire, mais se retrouve sans moteur. Pendant six mois, il erre. Solitude et pavés nocturnes. Le dialogue intérieur l'emmure : « Je suis mal parce que je sais que je veux écrire en créole, et que ça va être mon métier. Mais je sais aussi que je ne vais pas pouvoir en vivre bien. Que mes pièces vont certainement finir entre un livre de rougail saucisse et un guide touristique. Que je vais écrire pour ne pas être lu. Comme ambition littéraire, c'est terrible. Je sais qu'écrire  va m'abîmer.  Ma parole démarre sur un deuil. Je vais écrire pour la poussière, et c'est pas grave.  Les morts guident mes doigts »

Il essaie de reprendre les cours, sans succès. Et continue à battre le bitume. C'est alors qu'elle l'interpelle. Certains clichés ont du bon. Anaïs, muse tombée sur l'asphalte  lui demande d'écrire pour elle. Et c'est reparti. « J'étais ému qu'elle me demande ça. Alors je compose «  In romans ». C'est l'histoire d'une jeune réunionnaise qui se réveille un matin à Paris avec une chanson dans la tête. Une romance en créole qui ne la quitte pas. L'histoire d'une petite fille aux allumettes sur les traces d'un passé douloureux. Et ça finit mal. »

“In romans” se joue à Canter, puis aux Bambous. Il fait venir Pascal Papini, alors directeur du CDOI. Le verdict est aussi encourageant qu'abrupt : « C'est bien. Mais maintenant faut apprendre à travailler. » Heureusement, Fontano est lucide quant à ses lacunes. Ranger l'égo n'est pas un fiasco. Papini l'informe qu'on réouvre le conservatoire,  : « Tu vas voir Jean-Louis Levasseur. Et tu lui dis que tu viens de ma part »

Conservatoire

C'est le début d'une belle époque : « Notre génération était très spéciale, parce que le conservatoire réouvre après 4 ans de fermeture, et qu'on a plus l'âge. On a tous fait d'autres choses entre temps. Mais on s'éclate. On bouffe du théâtre 20 heures par jour. On va à Avignon. Un jour on s'assoit avec Daniel Léocadie, lui de la Rivière, et moi du Chaudron, et on se dit que c'est vertigineux, qu'on est tellement loin de tout ce qu'on doit savoir. C'est là que ça se joue pour moi. »

Alors que les jeunes acteurs se préparent à la professionnalisation en métropole, Fontano  refuse de partir : «  Je me dis : si je suis ce chemin-là, je vais apprendre le théâtre français. C'est pas là que ça se joue pour moi. Moi ce que je veux raconter c'est les histoires de ma grand-mère. Les codes de là-bas ne me vont pas. Il faut que je trouve les miens. Qui va  raconter nos histoires d'ici? Qui va parler aux miens ici ? »

Se dessinent alors deux voies.  Entre ceux qui partent et ceux qui restent,  pas de bagarre. Juste deux options. La sienne, c'est Ker béton.” Je veux m'inscrire dans une forme d'exigence et d'être au clair avec une ligne artistique. Je veux pas faire un one shot. J'arrive avec une ambition. Faire trois pièces. C'est maintenant que je me rends compte de la folie du projet, de mon inconscience. Je n'avais que si peu d'outils. Mais  là ça devient dingue. Je monte « Chien jaune ». Et l'idée est très violente. »

À suivre . . .

Propos mis en forme par Zerbinette, avec la précieuse collaboration de Vincent Fontano.

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