Arrivée au concert de Corvec, j'ai tout de suite compris que quelque chose n'allait pas. D'abord, on m'a servi une tisane à l'entrée. Ensuite, on m'a fait assoir sur scène. Dans un transat. 5 instruments classiques trônaient  sur le plateau. Pour un concert électro, kézako? Corvec s'est pointé sans tintamarre, teint pâle sur costard noir, on était loin du Bouddha Bar. Le public a largué les amarres. Faut croire que le beau est toujours bizarre.

Photo 2013-Album Bazooka Circus

Au Teat Plein Air, j'entre dans son univers comme au monastère. Inquiète et récalcitrante. Pas longtemps hésitante. J'intériorise ces combinaisons instrumentales peu banales. Me voilà en plongée abyssale. Mes pensées s'enchevêtrent. Ce que j'entends touche à l'Être.  Sur scène, les mariages sont heureux entre le quatuor à cordes, flûte traversière et jeux de lumière, sons et harmonie des compositions. Parfois, c'est doux. On ne comprend pas tout. Corvec s'en fout. L'électro intello n'est pas son credo : « Ne cherchez pas à intellectualiser ce que vous allez entendre » prévient-il, subtil. 

Un concert de Corvec, c'est l'intimité d'un boudoir avec Woody Allen, la parole en moins. C'est un retour sur soi, et de l'hétéroclite, sans limite. Deux musiciens aux visages peints  qui succèdent à la cosmogonie des vidéos, où se déchainent l'air et l'eau. Du paysage en noir et blanc, un bouchon de whisky partagé au coin du clavier, une voix dans l'obscurité. 

Si comme moi, tu ne connaissais pas le monsieur, justifie ton ignorance en expliquant que le bonhomme s'épanche peu. Mais entre nous, ressaisis-toi un peu. Considère ta chance. : pour Bongou, Corvec accepte de causer de son intransigeance. Elle lui a valu un temps quelques râteaux avec l'establishment musical de l'île intense. Qu'importe, ce desdichado de l'électro est surtout un Cyrano, empanaché d'indépendance et de franchise. Sa parole fait du bien, qu'on se le dise. 

Donc je suppose que tu es musicien depuis le berceau . . .  

Non. La musique est arrivée par hasard. Je viens d'un milieu prolétaire rural. Pas de conservatoire, pas de cours particuliers, pas d'accès à l'éducation artistique. Premier choc émotionnel et musical à cinq ans. Instant story-telling : suite à un accident, je tombe dans le coma. Le rocher et l'oreille interne sont touchés. Les tympans explosent sous le choc. Je vis une E.M.I ( expérience de Mort Imminente). À mon réveil je n'entends plus rien. Au fil des semaines de rééducation, je perçois le monde de façon synésthésique. C'est alors que j'entends, à la télé, la musique du film Furyo, composée par Ryuichi Sakamoto (compositeur de musiques de films japonais, N.D.L.R) .  Mes oreilles se débouchent d'un coup.

Et ensuite . . . ?

Rien. Je suis inscrit dans une école catholique. Et ma mère vend de la lingerie dans son magasin. Juste en face. Je fais mes devoirs et j'apprends mes prières entre soutiens-gorge et petites culottes. Ça peut être très agressif la dentelle. Je sens une forte tension en moi. Mais je n'ai pas accès à la culture. Alors je développe une grosse activité imaginaire. À 10 ans, j'écris quelques poèmes, et je trouve que le monde est mal rangé. Alors je dessine des villes idéales sur du papier millimétré. Ce que font certains  autistes parait-il. 

Après une enfance à La Réunion, je reviens en Bretagne. J'ai 15 ans.  Re lycée catholique.  Alors on se cotise avec 4 copains et on achète une boîte à rythme. Ca marche bien. On fait nos premiers concerts de rap à 16 ans dans les rassemblements de musique anarchiste. Mais je passe tous mes week-end dans la cave à faire de la musique. J'aime faire les choses seul. J'achète un micro. À 21 ans, je  commence à travailler et fais des allers-retours à Londres. . . 

Pour y rencontrer tes futurs mentors ? 

Pour y apprendre la musique avec un autiste pendant un an. Il se trouve que lors de mes séjours, je suis hébergé dans la famille d'un autiste d'une trentaine d'années qui dépense toute l'allocation médicale dans l'achat de matériel musical électronique. Je passe toutes mes journées avec lui, à apprendre comment m'en servir. Entre temps, je casse quelques platines sur scène, je fais des happenings. . . Puis je rentre de Londres, et en quelques mois je fais une dizaine de morceaux. Je sors mon premier disque à 22 ans, je l'envoie à un label, on me presse des CD, je fais la tournée des festivals,  la première partie de Mickey 3D, on commence à bien tourner, à être sollicités. Premier album ” Bazooka Circus “

 

Et c'est le début de la gloire . . . 

Non. À 23 ans, j'arrête la musique. Je ne fais rien pendant presque 10 ans à part un vinyle  à Londres en 2007, ” Kriss Low “

 Je passe un master socio-linguistique sur la francisation du créole à La Réunion. Puis j'arrête mes études de lettres. Je donne des cours à domicile. À 25 ans, je commence le clavier. Tout seul en autodidacte. À l'époque, je vis à la pension Papa Daya, à Saint-Pierre. Je fréquente aussi un piano bar dans lequel je joue, très mal. Mais je continue à apprendre. De manière intuitive. Je passe le Capes de Lettres. Mais avant les oraux, je me rends compte que je ne veux pas être prof. Et puis un jour, j'ai trente ans. Le déclic se produit à New-York. Je suis dans un club de jazz, le 31 décembre, à Greenwich village, et je comprends que je veux recommencer la musique. 

Et tu reviens à La Réunion . . . 

Oui. Je commence à mixer. C'est ma période DJ. Soul, funk essentiellement.

Je rencontre Lilian ( Kwalud) et on joue aux Électropicales. Et très vite, le côté mondain me lasse. Au même moment,  je découvre que je suis narcoleptique. Ce qui contrarie un peu mes projets professionnels. On me met sous amphétamines. Je finis par partir à Bali. Je me détends, je reste un mois.

Et au retour tu te lances. Nouveau départ ?

Au retour je découvre qu'on m'a cambriolé à Saint-Pierre. On m'a volé tout mon matériel et 10 ans de musique. Je dois tout recommencer. Je repars de zéro. Mais cette fois-ci, je veux faire table rase. Arrêter la musique stéréotypée. Composer de la musique qui me ressemble. Alors j'incorpore des instruments classiques. Et je produis une musique très personnelle. Je rencontre Marie Lanfroy, du groupe Saodaj'. Je l'embarque dans l'histoire.

C'est le succès ?

Je compose une dizaine de morceaux et vais les présenter à plusieurs structures à La Réunion. Et j'entends : «  On ne comprend pas. C'est de la musique électronique d'accord. Mais ce n'est pas de l'électro-maloya ni de l'afrohouse. Il n'y a pas de revendication identitaire et on ne peut pas danser dessus. . . À qui veux-tu qu'on vende ça ? Mets au moins un peu de kayamb et quelques mots en créole. Ne serait-ce que pour demander des subventions ! » Sauf de la part de quelques personnes affables, au premier rang desquelles Pascal Montrouge, le directeur des TEAT Départementaux. Il me donne ma chance. Je joue au Téat Champ Fleuri, en petite jauge. Sur une idée de Pascal, on installe le public sur scène, dans des transats. Je mélange la musique électro aux instruments classiques. Le public adore. Pas les pro invités. On vient me dire : « Ta musique est trop belle. Il faut la salir » Alors, je les prends au mot . . . 

À SUIVRE . . .

Propos recueillis par Zerbinette, avec la précieuse collaboration de Vincent Corvec.

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