HARD CORPS

« Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid », écrivait le critique et poète Théophile Gautier, en réponse aux luttes politiques romantiques. Si cette position est évidemment radicale, elle résume cependant mes impressions de spectatrice, à la sortie de la dernière création de Soraya Thomas : « Et mon coeur dans tout cela? ». Voilà pourquoi:

Un premier tableau d’une rare beauté

Second volet d’un tryptique sur le thème des résistances intimes et sociétales, ce solo, dansé nu par la chorégraphe, commence par un tableau d’une rare beauté. La danseuse, recroquevillée face au public offre son dos sculptural. Le visage plongé dans un plan d’eau à fleur de peau. Dans les rangées, on retient son souffle. Lentement, son corps se meut, comme une sculpture de Rodin émergeant puissamment du marbre. L’équilibre de la composition, de facture classique, est parfait. La chair ovale au centre du carré se déplie et ploie, comme un coeur qui bat. Les éclairages nimbent l’eau lactescente et le corps d’ombres et de lumières. Violence et douceur de la naissance sont contenues en un seul plan, et Venus finit par émerger des flots. 

Quand le politique veut reprendre ses droits…

Second tableau, hors de l’eau. Lumière cuivrée et postures arcboutées. Dans un halo presque bleuté, la peau de Soraya Thomas, sous cet angle orangé, évoque celles des danseuses de Matisse. Le voyage esthétique se poursuit, hypnotique. Et puis...Voilà que le message politique que porte le projet artistique veut reprendre ses droits. La musique, d’épurée, devient électro-rock, tandis que les feux brûlent ce corps au service de la révolte. La suite est une succession de postures, tantôt figées, tantôt accompagnées d’une voix off, où sont mimés les temps forts du mouvement « Black Lives Matter », du discours de Luther King à la tragédie George Floyd. C’est évidemment une noble cause. Mais aussi pour le spectacle une métamorphose. Car au delà de l’évocation, reste une question. Finalement, quelle vision propose-t-on? 

Crédit photo : Emilie Delarue

Crédit photo : Emilie Delarue

L’énumération des noms, c’est non!

Le retour dans le plan d’eau, au troisième tableau annonce une sortie moins réussie que la sublime naissance du commencement. D’abord parce que l’énumération des figures fortes de la cause noire de la Réunion et d’ailleurs met sur le même plan ces femmes d’hier et d’aujourd’hui. Cette voix off déroulant l’onomastique sans hiérarchie, tend à verser dans la démagogie. Reste que ce procédé, répétitif sur nos scènes réunionnaises ( « France Profonde », par la compagnie La grosse situation, programmée au Séchoir, puis « Maloya » de Sergio Grondin ), finit par lasser. 

L’essence du féminin

Pourtant, le final est original. Dans la pénombre, la danseuse rampe sous le sol, jusqu’à l’avant scène. Notre œil curieux suit la progression du corps sans disntinguer les mouvements, c’est à la fois plaisant et dérangeant. Mais les ondulations du lino noir, espace de sa pénible progression, sont nettement moins esthétiques que la stupéfiante chorégraphie minimaliste du lever de rideau. A la voir émerger de ce plissé grossier dans un kimono au tombé bâclé, on se prend à regretter le corps dénudé, pour sa puissance autant que sa fragilité. De fait, mes impressions sont mitigées. Si je salue l’audace de la performance et l’engagement de l’artiste, j’ai toutefois l’impression que l’essence du féminin s’est perdue en chemin. En offrant sa chair au plateau, la danseuse, figure de l’humain et du divin, affranchit le corps d’une sexualité instrumentalisée. Tout est dit sur l’intimité. Il n’y avait, me semble-t-il rien à ajouter.

Zerbinette