Aïe ! Il commençait plutôt mal, ce concert de Ku !. La référence pavlovienne, ultime et attendue, assénée fièrement par mon voisin de fosse, un néo-hippie aussi heureux que quelconque - rappelons quand même qu'on était à Saint Leu - avait ressurgi comme un jour sans fin : “On dirait trop du Ska-P !”.
Sans doute avait-il cru reconnaitre l'hégémon espagnol de la world-music du siècle dernier dans le rythme faussement frénétique et dansant, et dans les vocalises hispanisantes du groupe de Valencia ? Peut-être s'agissait-il d'une simple resucée d'un souvenir très oubliable d'une de ses folles nuits madrilènes ? Dans tous les cas, le constat était là : trente ans après le désastre, on en était encore et toujours au même point, le combat était définitivement perdu, j'abdiquais, prêt à m'en retourner, seul, cultiver mon jardin hédonique après m'être enfilé un dernier Fish & Chips *. La fuite comme seule issue.
“Garde la foi, vieux templiers du rock'n'roll, et souviens-toi que ta croisade est un combat autrement plus passionnant que de charger des moulins sur un âne en beuglant “legalisatione” ou de remplir à la petite cuillère un tonneau percé en chantant tigui-hop, tigui-hop”, m'avait d'un seul coup susurré à l'oreille mon surmoi évangElviste. Cherchez pas... Le King a toujours raison, Il trouve toujours les bons mots, et Il me rattrape toujours in extremis lorsque je me fourvoie dans la pire des méchancetés gratuites... Positivons, soyons aimable, et distribuons donc les bon-points à notre bon ami de la soirée.
Le premier bon-point distribué à ce gentil garçon amateur de ska festif récompensait sa présence unique à cette soirée. Il avait fait l'effort de se déplacer, et ça, à l'heure où la culture, qu'elle soit subventionnée par quelques habilles populistes ou fléchée par des fonds privés guidés par leur amour de l'humanité, à l'heure où la culture, donc, ne se résumait plus qu'à flatter les bas instinct du bon peuple réunionnais et à tout niveler vers le bas (Aaaah ! le super concert comploplot pyramidal de Maître Gims ! Ooooh, les hilarants “nous sommes tous antisémites” de la triste clique du sieur Meurice et de sa blanche Gardin !), faire l'effort d'assister à un concert vaguement DIY, organisé par quelques passionnés (association Au Bout Du Garage), soutenu à bout de bras par quelques structures asphyxiées financièrement (TEAT de Plein Air, Kabardock), relevait du pur combat idéologique perdu d'avance. Pour la gloire **, en quelque sorte. Et lui, il était bien là, au milieu du dernier carré des vieux combattants de l'underground péi qui comprenaient bien qu'il leur faudrait désormais composer avec la présence de ces cercles d'altermondialistes heureux 2.2., qui malgré leurs sabots Birkenstock branlants, assuraient par leurs danses bacchanales l'ambiance des dernières soirées rock'n'roll.
Le deuxième bon-point distribué à notre délicieux amoureux de communion musicale universelle relevait plutôt du vœu pieux, mais comme disait ma grand-mère avec son bon sens paysan : “l'espoir fait vivre”(version ancestrale du plus réaliste “tant qu'il y a du noir, y'a de l'espoir” ***). Avec un peu de chance, donc, après avoir troqué son Tish Kinder Bueno contre celui de Ku !, l'esprit du rock'n'roll infuserait soudainement à travers ses synapses cramés par le zamal et lui ouvriraient les portes de l'univers magique du garage-psyche, du post-punk, du proto-punk et du garage-punk, autant de niches sur lesquelles le groupe Ku! avait bâti l'ensemble de son répertoire. Les références fuseraient alors automatiquement (Gang Of Four, Black Lips, Oh Sees, Troggs, Cramps, etc... le tout bien sûr arrosé de la meilleure sauce andalouse - celle des compils Spanish Pre-Punk), et lui feraient assurément gagner le plus magnifique des bon-points : l'admiration d'une gente féminine, pour le moment aussi convoitée qu'inaccessible.
Le troisième et dernier bon-point distribué à notre facétieux beatnik des temps modernes récompensait son esprit avide de découvertes et d'expériences. On savait qu'il allait se dandiner avec autant d'allant sur Ku! que devant tout le vivier du rock péi convié sur cette tournée, celui qui avait fait tout le sel de l'underground réunionnais de ces quinze années - les noiseux de Thermoboy, les punk-rockeux du Riske Zero, les power-popeux de The Richest Hobosexuals - aussi bien que celui nouvellement forgé dans le Chaudron du StudioTic - Chili Good Good, le nouveau gang riot grrrl de Cha Sovaz (Taba, ex-Tell Me Peter) ou la pop dopée à la new wave de Saphire Starlight. Finalement, cette tournée ne commençait peut-être pas si mal que ça.

