L’enfer c’est les cons

J’avais dit que je n’écrirais rien au sujet du roman sans doute autobiographique « Zoreil Chapé, L’enfer c’est les filles » de Matthieu Chalange, envoyé à Bongou par le service presse des Editions Poisson Rouge.oi. Outrée par sa teneur, j’ai fait le pari qu’il ne rencontrerait point de lecteur. Il est aujourd’hui dans toutes les médiathèques de La Réunion. Ainsi que l’objet d’une pétition. Je m’autorise donc à exposer sans fard mon avis sur ce guide du crevard.

Apologie de la femme-objet

N’en déplaise à mon adoré Daniel Pennac qui réaffirme notre droit à ne pas achever la lecture d’un ouvrage; je finis toujours les miens. A fortiori quand il s’agit d’en proposer un avis critique. Quoiqu’agacée par l’accroche ultra clichée : « Zoreil Chapé, un premier roman qui n’a pas froid aux yeux », je l’ai donc commencé. La colère ne m’a plus quittée. J’ai finalement décidé de ne pas poursuivre, peu encline au racolage autobiographique quand il a pour sujet l’apologie de la femme-objet.

Avec beaucoup d’auto-complaisance à défaut de talent, le narrateur, un zoreil trentenaire installé depuis peu à La Réunion, se plait en effet à nous énumérer ses conquêtes, aussi futées que des galinettes. Naïves et enamourées, toutes succombent au Casanova autoproclamé. Dans cette cartographie du féminin où les corps assouvissent les pulsions du héros, jamais n’agissent les cerveaux. Mais à ce sexisme ordinaire, s’ajoute un racisme primaire.

Guide du routard pour les crevards

« En plus d’être assommée par le verbiage d’un gosse mal dans sa peau qui projette une vision consumériste de la sexualité, je m’interroge : quelle image réductrice des réunionnaises... Je suis à la page 61, et cet homme n’a rencontré que des bécasses ? Faut-il comprendre des femmes à son image ? » écrivais-je à l’éditrice, éberluée.

Après avoir écumé toutes les communautés, le narrateur uniformise son cliché :  La Réunion, terre de filles faciles prêtes à mouiller au moindre bobard d’un zoreil vantard est un paradis où tout est permis. Le postulat est d’autant plus perfide que l’ouvrage a des prétentions didactiques. Les phrases au présent de vérité générale y sont légions, conférant au bouquin des allures de road-book, rayon guide du routard pour queutard. Du haut de ses trois ans sur le caillou, l’auteur prétend expliquer l’île en son entier, sans paraître mesurer, à défaut de sa propre bêtise, les préjudices portés aux femmes et aux réunionnais. Sans doute parce que, sous couvert de libertinage, tous les affronts semblent permis.

Du libertinage au racolage

« Zoreil Chapé » se targue d’être un roman libertin. Garantie littéraire qui s’effrite quand on saisit que l’auteur n’a rien compris à ce mot. Où Sade et Montherlant m’enchantent, Chalange ne relève pas le défi, tant il confond avant-gardisme et nombrilisme. Pourtant, il trime pour nous exciter. Raté. Cette artillerie du porno cheap m’a rapidement emmerdée. Après le triple « chatte » et son duo « mouille - gland rougi », servi à toutes les orgies, j’ai vite compris.  Matthieu Chalange n’étant ni Catherine Millet, ni Virginie Despentes, on glisse sur une piètre pente.

Psychologie de comptoir

Il ne restait à notre auteur que la carte de la psychologie pour excuser tant de fatrasies. De ce côté-là, c’est aussi plat qu’une telenovela. Car, letchi sur le gâteau, si le héros est un salaud, c’est qu’il a lui-même connu un fiasco. Instrumentalisé par une castratrice dans sa jeunesse amoureuse, le narrateur justifie son fonctionnement abject par une souffrance initiatique sur vague fond psychanalytique. Ou comment s’excuser du sexisme ordinaire au nom de ses petites misères. Autant dire qu’à ce stade de ma lecture, j’avais fortement envie d’en savoir plus sur cet outsider, impossible à identifier sur la Toile. Et pour cause ...

Sous pseudo

Ce zoreil-là, j’avais l’impression de l’avoir déjà rencontré, et certainement pas sous ce nom, comme je l’ai expliqué à l’éditrice : « Bonsoir XXX. Je suis très ennuyée. J’ai entendu un homme à La Réunion, rédacteur de guide touristique de 30 ans et autoproclamé libertin, qui se vantait des mêmes histoires... Voilà que je les retrouve presque mot pour mot dans ce livre ». Bingo ! Intuition confirmée, Matthieu Chalange est un pseudo. L’étalage bravache, perd de son panache.  Bien au chaud derrière son patronyme falot, l’auteur prive les réunionnaises épinglées comme des trophées d’un droit de réponse plus que légitime.

Avis aux médiathèques

Alors quid de cette pétition demandant aux Editions du Poisson Rouge.oi le retrait de ce Zoreil Chapé ? Malgré le dégoût que me procure cet opus et mon incompréhension totale de ce choix de publication, tout lecteur a la liberté et la responsabilité de ses achats.  Je ne m’insurge pas non plus qu’un auteur zoreil puisse figurer dans le fonds local d’une médiathèque réunionnaise.

En revanche, je m’indigne de ce que les médiathèques réunionnnaises, fortes de leur mission éducative, jugent pertinent d’offrir aux lecteurs un roman qui, par sa bêtise, ramène les réunionnaises en particulier et les femmes en général, à des objets sexuels dépourvus de discernement, s’allongeant au soleil pour la gloire du zoreil. A croire que trois siècles de féminisme et la mort des colonies ne suffisent pas à éclairer ceux dont le rôle est d’éduquer. Et c’est à désespérer.

Zerbinette