« Fils de bâtard » est un spectacle autofictionnel programmé par les Téat Départementaux, le Théâtre des Bambous, le CDNOI et le Séchoir. En voilà une coproduction rassembleuse ! Forcément, Bongou est curieux de l’engouement entourant ce spectacle estampillé « coup de cœur du festival d’Avignon OFF 2025 » ; un label aussi fiable qu’une A.O.P. de Babybel. Pour se faire un avis, lisez plutôt les empoignades de deux aigris, critiques théâtraux auto-proclamés, Nelly et Manzi. Attention futurs spectateurs car ça divulgâche à gogo.
Manzi : Bon, Nelly, on ne va pas tourner autour du pot car, au vu de ta face atterrée à la sortie de la représentation, j’ai immédiatement compris que tu n’avais franchement pas apprécié ce (presque) seul-en-scène. S’il est difficilement critiquable sur le fond (quoique), il y a plein d’arguments à évoquer sur la forme. À toi l’honneur…
Nelly : Tu lis bien en moi dalon ! J'étais comme en PLS quand enfin ce spectacle se terminait et que j'allais être libérée ! Quand un monsieur est sorti vingt minutes avant la fin, je l'ai regardé avec envie et je voulais lui crier "emmène-moi avec toi" ! C'est te dire qu'effectivement, je n'ai pas pris de plaisir. Pire. Je n'ai ressenti aucune émotion. À aucun moment, je n'ai eu envie de rire, n'ai été attendrie, ou émue. Pour l'émotive que je suis, avoir mon encéphalogramme totalement plat durant tout un spectacle, c'est rare. La faiblesse de l'écriture m'a laissée pantoise ; le jeu d'acteur peu empreint de profondeur et de variation m'a désolée. Quant au propos, mais s'il te plaît ! En as-tu retiré, toi, une quelconque information sur la vie de son père dans ce Congo belge ?
Photo : Lara Herbinia
Manzi : Tout d’abord, je voudrais rappeler que j’avais apprécié leur précédente proposition “Pourquoi Jessica-a-t-elle quitté Brandon ?” vue en 2024 à La Fabrik, même si les conférenciers et leur tchatche déjà potache n’apportaient rien à un propos se dévoilant avec un peu plus de finesse et de mystère. Ici, c’est beaucoup moins fin : dès la lecture du pitch, on sait que la narration va basculer du père à la mère. Forcément, l’auteur n’a pas assez de matière pour s’étaler sur le parcours de ce géniteur absent, le colonel Bison. Son carnet de voyages déversant foultitude de détails façon Guide du Routard n’apporte que peu d’éclairages sociétaux nouveaux. Le voilà donc contraint de lâcher un slam anticolonial (fort bien interprété) pour ponctuer cette première (trop longue) partie et bifurquer sur le sujet central de la pièce qui est sa mère, récemment défunte et dont la vie laborieuse est clairement plus captivante. Si je ne doute pas de la sincérité de ses intentions, je te rejoins sur l’absence d’émotion que j’imputerais à un trop-plein de démonstration. À tel point que j’avais cette terrible impression d’assister à une succession de performances visant à impressionner le jury de « La Belgique a un incroyable talent ». C’est d’autant plus fâcheux que, pour un Wallon, même les touches d’humour ne font pas mouche. Franchement, j’ai à peine souri et je te laisse jaboter sur la mise en scène et le tableau mimé…
Nelly : S'il fallait parler de la mère, il aurait mieux valu aller plus vite droit au but. Définitivement, on comprend pourquoi les Belges ne battent pas les Français au foot et viennent effectivement de perdre leur Molière de l'humour ! « L'originalité, le style, l'interprétation, le talent artistique et la créativité sont des critères d'évaluation du mime » me dit Google. Risquons-nous à l'exercice sur la séquence proposée par l'acteur, féru du genre comme il le dit lui-même dans son spectacle. On retrouve assez vite et bien le quotidien d'infirmière de sa mère et la séquence semble miser sur le ballon représentant l'enfant qui grandit comme critère de créativité. Franchement, on a vu plus fort que ça, non ? Pourquoi pas aussi une graine qui pousse et se transforme en plante !
Photo : Lara Herbinia
Manzi : Pourtant, c’est le comédien qui claironne qu’il ne faut plus s’essayer au mime en 2026 et il s’engouffre à fond dedans. À ce stade, c’est soit de l’excès de confiance soit du masochisme. Alors oui, il a un super cardio mais quand t’as compris la mécanique, ça devient tellement répétitif. Ce passage s’est transformé en toboggan pour la droite de mon rang qui s’est lentement glisser dans les bras de Morphée. En revanche, j’ai beaucoup aimé l’apparition du bison. On retrouve principalement des photos de ce beau passage onirique dans la communication de cette pièce. Ce qui a contribué à cette sensation de m’être fait berner, un peu comme quand tu lis l’annonce d’un appartement avec vue mer et que, sur place, il faut se mettre sur la pointe des pieds dans les chiottes pour apercevoir la Grande Bleue. D’où peut-être ma déception face au reste de la mise en scène…
Nelly : Oui, je salue le technicien pour le tableau du bison. On se demande alors si c'est une image floue qui devient de plus en plus nette ou un costume ? C'est très bien fait, un peu de magie se dégage et puis, on retombe vite avec l'apparition de l'acteur en tenue de revenant du Pôle pour visiter sa mère. Mais quelle idée que d'achever cette scène ainsi. Cet élément de costume n'apporte rien. Au mieux, on pense à de la bouffonnerie mal placée, au pire on se crispe de cette absence de subtilité. Pour les autres scènes, on se contentera d’une table blanche tenant lieu de table de cuisine puis de lit d'hôpital, une lampe plafond ; une musicienne côté jardin et un technicien côté cour. Du reste, il n'est jamais très bon signe quand l'acteur se sent obligé de souligner ce que sont les éléments du décor (ou d'expliquer ses blagues...), alors que c'est accessible même aux cerveaux de mes ado et pré-ado de filles qui m'accompagnaient.
Photo : Lara Herbinia
Manzi : Pour boucler la calomnie, je reviens sur les déplacements de l’acteur qui m’ont semblé excessivement chorégraphiés et peu naturels alors que le discours se veut « authentique » proposant des interactions avec le public et des apartés semi improvisés avec ses deux partenaires de scène. L’ensemble tend à décrédibiliser le propos, non ?
Nelly : Un coup, je parle et fais des phrases longues, un coup, je hausse la voix jusqu'à crier pour espérer donner de l'intensité à un texte dont je t'ai dit avoir trouvé l'écriture limitée. Puis, je reprends ma narration en marchant sur le fil et on boucle par un morceau de la musicienne au jeu de guitare et à la voix assurément belle. Et on recommence ainsi toute la pièce. Ici, la musique n'est pas là pour ponctuer un propos ou le laisser cheminer chez le spectateur mais pour tenter de combler l'absence de capacité de l'acteur à créer l'émotion, à embarquer le public. Le truchement ne fonctionne pas et c'est bien dommage pour la musicienne au talent indéniable.
Manzi : Tout à fait d’accord, c’est regrettable d’attendre ces moments musicaux pour vibrer alors qu’il tenait un sujet en or avec sa génitrice. Dans cette veine sociale et autofictionnelle sur le thème de la mère célibataire, je te recommande le spectacle de Marion Schrotzenberger (collectif belgo-réunionnais) “Un animal sauvage peut en cacher un autre” , beaucoup plus sincère et attendrissant, qui devrait rejouer cette année par chez nous. Dans un précédent papier, j’avais regretté la « komidisation » des choix des programmations à La Réunion, lorgnant vers le théâtre de boulevard ou, dans le meilleur des cas, proposant des esthétiques pauvres avec trop de pédagogie et insuffisamment de non-dit. Si cette pièce peut incarner le haut du panier du OFF d’Avignon, pourra-t-on espérer un jour retrouver des esthétiques contemporaines avec des points de vue plus subtils, moins frontaux, propres aux interprétations ?
Nelly : Pour finir, je voudrais revenir sur ce réflexe pavlovien, que tu as eu aussi, de faire un retour en arrière sur d'autres spectacles de l'artiste. Comme pour mieux justifier si oui ou non, on a aimé celui à l'affiche. Je n'avais pas vu "Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon". Pour autant, ça ne délégitime pas mon appréciation de cet opus. On n'est pas en train de sonder l'ensemble de l'œuvre d'un artiste (d’autant qu’il n’est pas mort !). Qu’un spectacle ait été bon ne donne pas un blanc-seing éternel ! C'est ici et maintenant. Je ne retiendrais pas cette proposition mais je veux bien croire qu'une prochaine approche d'un autre sujet me ravira. Juste, next !

