Oh ! Chéri chéri… Dam dam dam di dou dam dam dam

De flatteurs échos m’étaient parvenus quant aux représentations du duo formé par Titi et La Chérie Chérie ; rumeurs colportées par un aréopage d'habitués de ces estaminets nocturnes — que les esprits cultivés de ma condition jugent malfamés, mais que le vulgaire s’obstine à nommer "bars". Vous comprîtes que je restasse sur le qui-vive envers ce duo. Quel impardonnable égarement du goût !

C'est ainsi que je m'en viens formaliser à votre attention, en de succinctes considérations, les vertus insignes de cette représentation de cabaret drag du mercredi 28 octobre 2026 dans le cadre de la septième édition du festival Souffle O.i.

Si j’use de ce style ampoulé, c’est que la bien-nommée La Chérie Chérie est incarnée par le comédien Alexandre Giet et que son travelo est tout droit sorti d’un établissement interlope du début du XXème siècle dans lequel se produisaient des cabarets de transformistes.

Ma seule expérience de spectateur de cette esthétique remonte à 2023, au Téat Champ Fleuri avec le cabaret de Madame Arthur « Madame Ose ». J’avais été emporté par les versions remaniées des chansons de Bashung mais moyennement emballé par la tchatche trop improvisée et les blagues potaches un peu fastoches. Au théâtre de Pierrefonds, la proximité avec le public transcende le jeu de notre travesti et le sel de ces interactions doit être encore plus savoureux dans l'intimité d'un rade. En vrai, j’aime bien les troquets.

Oubliez le simple tour de chant plan-plan : ce duo nous catapulte dans une ambiance feutrée où l’absence de fil narratif est largement compensée par une interprétation habitée. Portés par un verbe gouailleur, les tubes de la variété française — de Piaf à Zaho de Sagazan, en passant par Aznavour, Johnny et Céline Dion — passent à la moulinette d'un accordéon qui violente les tempos, alternant ralentis extrêmes et accélérations subites, sans jamais perdre le fil. C’est diaboliquement efficace, et cela donne une sacrée leçon à un groupe de reprises prétendument "déjantées" beaucoup moins inspiré.

Que les allergiques au karaoké se rassurent : la séance de torture n’aura pas lieu, balayée par une performance clownesque de haute volée. Au sens noble du terme. Si son fard invoque la rigueur du clown blanc, La Chérie Chérie s'approprie surtout l’anarchie de l’Auguste, oscillant avec brio entre spleen mélancolique et grand n’importe quoi. Le contraste entre ce vieux travesti prétendument éclopé et l'énergie folle de sa gestuelle dégingandée est irrésistible.

Si vous raffolez d'humour régressif, vous serez repu. Même si la fête manque un peu de mousseux, elle n’est pas avare en rots. Le spectacle flirte joyeusement avec le caniveau, mais s'arrête pile à la frontière du vulgaire. C'est moqueur, c'est grinçant, et ça évite de justesse la paresse d'écriture. Quant aux taquineries — qu'elles soient verbales ou physiques —, elles s'échangent avec un consentement si poli que la clownerie générale n’est jamais malaisante.

Épargnez-vous le supplice d’un énième blindtest hystérique ou d’une stand-up semi-amateur, quittez vos écrans et allez plutôt traquer les dates de ce comédien sur l’île. C’est l'assurance d’un rire gras marié à de fins éclats de poésie. Et si, par un miracle éditorial, des programmateurs égarés lisaient ces lignes, Bongou leur suggère amicalement de poser une option sur ce duo avant que d'autres, plus inspirés, ne s'en emparent.