Cette semaine, deux critiques pour le prix d’une ! Comme Bongou est gratuit, la seule chose à dépenser c’est ton temps, soit 5 min 10 s d’après mon calculateur ou 7 min 59 s si tu te décides à le lire à voix haute. Dans ce dernier cas, tu dois sûrement être proche des deux compagnies dont je vais parler, la Compagnie Baba Sifon et la compagnie Bye Bye Belly. Sache que ce partage serait un honneur au vu de la franchise de mes louanges.
Si je prends de mon temps de vacances pour revenir sur ces deux pièces, Sens la Foudre Sous ma Peau et Meeting Lambda, c’est forcément qu’elles le méritent et également qu’elles abordent un thème commun, à savoir une agression sexuelle. Si la thématique est sombre, le double traitement théâtral de cette violence subie est singulier, complémentaire, porteur d’émotions complexes, positives et constructives.
Meeting Lambda de la Cie Bye Bye Belly
© Photo: Sigfried Mardémoutou
Quand j’écris sur une pièce, il y a forcément des biais, à savoir : être proche d’un membre de la compagnie, connaître les précédentes créations du metteur en scène, avoir entendu un avis de la part d’un proche ou d’un professionnel, être bien luné le soir de la représentation, ou encore ne pas avoir un relou malodorant, tousseur ou bâilleur à ses côtés, soit exactement ce que j’ai dû supporter lors de mes récentes sorties. Pour ces deux représentations, je n’ai aucun item à cocher dans cette liste si ce n’est que le metteur en scène et interprète, Jean-Philippe Raymond m’avait écrit un message de félicitation pour donner suite à mon retour critique du Tempo Festival 2025. Autant dire que je trouvais l’homme de très bon goût mais cela suffit-il à monter un (quasi) seul-en-scène de qualité ?
© Photo: Sigfried Mardémoutou
Eh bien oui. J’ai retrouvé dans le ton de cette pièce la même sincérité que dans l’écriture de son remerciement, une plume poétique contemporaine, une volonté de bousculer les codes de la narration et une capacité d’autodérision sur le milieu culturel et sur lui-même. Ce n’est pas tous les soirs qu’on a la chance d’apprécier un artiste talentueux et humble se souciant de la perception du spectateur par des décrochés narratifs explicatifs et ironiques. L’écran (de diversion) sur lequel sont projetés les avatars du comédien n’est pas un simple artifice occupationnel : il poétise les paroles autant qu’il sublime les émotions en accompagnant le spectateur dans un cheminement ludique et affectif.
Pour une fois, le teaser de présentation est une accroche chiadée qui entrebâille un univers sans donner toutes les clefs discursives. Jean-Philippe Raymond interprète ses multiples lambdas de façon virtuose (avec un climax lors de la chanson finale, bravo au créateur musical Bebass) pour parler de lui, de son amnésie traumatique, de ses troubles de la dissociation. Ce n’est jamais plombant, c’est parfois déconcertant, c’est souvent éclairant et surtout très émouvant. Sans divulgâcher, j’aimerais également mettre en avant la double incursion des danseurs amateurs qui emportent ce seul-en-scène dans un cyclone de joie, de résilience, d’énergie et d’empathie.
Sens la foudre sous ma peau de la Cie Baba Sifon
© Photo: Cédric Demaison
Voilà une compagnie beaucoup plus connue du grand public, du jeune public et de Bongou. Ce qui rend chaque nouvelle proposition encore plus attendue, surtout que j’avais été bien emballé par la précédente. Après le succès de Le parfum d’Edmond, la comédienne Léone Louis a de nouveau commandé un texte à Catherine Verlaguet et à Philippe Baronnet pour le meilleur et pour le… meilleur. L’écriture est encore plus exigeante, pertinente et ciselée pour tenter de mettre en mots les maux de bouillonnants adolescents. C’est toujours un pari de prétendre parler aux plus jeunes du haut de nos vieilles années par le biais du spectacle vivant. Il en résulte souvent des dialogues dépassés avec des expressions datées. Heureusement, la Compagnie Baba Sifon est aguerrie au collectage de paroles lycéennes et les échanges référencés sonnent juste.
© Photo: Cédric Demaison
Pour avoir vu la pièce un vendredi soir au Théâtre Lucet Langenier, après une longue dernière semaine de cours avant les vacances, disons que je n’étais pas forcément dans les meilleures prédispositions pour recevoir encore ces questionnements. Pourtant, j’ai été vite embarqué grâce à la qualité d’interprétation des comédiennes et l’alternance des scènes de dialogues entre les élèves et les souvenirs de l’enseignante, Joséphine. La comédienne Manon Allouch est déconcertante d’aisance pour basculer d’un personnage adolescent à une enseignante adulte dans une même phrase. Si le procédé littéraire est efficace à l’écrit, encore fallait-il trouver une interprète capable d’exécuter ces pirouettes à l’oral.
Le décor est minimaliste avec des chaises de classe qui vont être déplacées avec plus ou moins de vigueur pour restructurer l’espace scénique. En arrière-plan, une sorte de stalactite végétale vient incarner le spectre de La Réunion, comme une épée organique planant sur l’histoire tragique de Joséphine et sur l’histoire coloniale de notre île. Ces souvenirs intimes et violents sont amplifiés par un délicat travail sonore (bravo à Thierry Th Desseaux) , alternant échos lointains et chants profonds merveilleusement interprétés par Ann O’Aro. Le double objectif de mettre des mots sur le consentement chez les jeunes et le long cheminement de résilience pour les victimes de viol est intelligemment atteint sans allégories balourdes et sentences psychologiques de comptoir. Sens la foudre sous ma peau, c’est le théâtre jeune public que j’aime car il remue autant les élèves que les parents et même les enseignants.

